Yoroï
Yoroï
Aurélien, alias Orelsan, est un rappeur au succès écrasant, mais ce quotidien d’artiste exposé commence à lui peser. En quête d’évasion et de sérénité, il s’envole avec sa femme enceinte pour le Japon, sans prévenir personne. Dans leur nouvelle maison, le couple découvre une mystérieuse armure qui, une fois enfilée, se soude irrémédiablement au corps d’Orelsan. Très vite, cette relique attire des Yokaï, esprits malveillants du folklore japonais. Pour s’en libérer, il devra affronter ces démons de chair et d’ombre, mais surtout ceux intérieurs, qui le hantent depuis toujours.
L'AVIS :
Dix ans après Comment c’est loin, Orelsan revient au cinéma dans un rôle principal avec Yoroï. Fort de son nouveau contrat chez Sony, c’est le géant japonais qui produit le film (à quand l’adaptation sur PlayStation ?). Cette fois, le rappeur laisse la réalisation à David Tomaszewski, même si son empreinte est partout. Co-scénariste, Orelsan infuse le projet de ses obsessions, de ses doutes et de ses démons, tandis que Tomaszewski sublime le tout par une mise en scène léchée et inventive héritée de son passé de clippeur, tout en s’adaptant avec aisance à ce nouveau médium.
D’ailleurs, c’est Tomaszewski qui aurait eu l’idée du pitch de départ : un Orelsan en plein burn-out part au Japon avec sa femme enceinte et tombe (littéralement) sur une armure qui attire les Yokaï, ces démons du folklore japonais.
L’histoire, à la croisée de la pop culture, de la mythologie nippone et de l’univers du rappeur, trouve sa force dans l’écriture et une direction artistique ciselée. Rien d’étonnant quand on sait que Tomaszewski est déjà à l’origine de la métamorphose visuelle d’Orelsan à l’époque du Chant des sirènes : il connaît ses codes, ses délires et sait les mettre en image avec un style singulier.
Le réalisateur tire parti d’un budget de 14 millions d’euros, conséquent pour un film français, mais presque modeste au vu de ses ambitions visuelles. Entre décors japonais tout droit sortis d’un Ghibli, bestiaire de monstres impressionnants et armure spectaculaire, Yoroï en met plein les yeux. Une telle proposition, audacieuse et généreuse, fait franchement plaisir dans le paysage cinématographique français, voir occidental.
Le film se structure en trois parties bien distinctes, explorant plusieurs genres à la fois. La première, contemplative, sensible et drôle, nous plonge dans le Japon rural, où un couple en quête d’air retrouve un certain apaisement. Clara Choï y brille dans le rôle de Nanako : Une femme forte, sincère, à la hauteur du héros, qui ne faiblira pas tout au long du récit. Aurélien Cotentin, lui, continue d’utiliser sa persona pince-sans-rire, détachée, pleine de dérision mais qui évolue au fur et à mesure des projets (et de son âge). La fusion des deux caractères crée un ensemble cohérent bien que tout en contraste. La complicité du couple fictionnel crève l’écran.
Puis vient le basculement. La découverte de l’armure marque le passage vers le fantastique et apparait alors une inquiétante étrangeté liée au design des créatures, entre folklore japonais et cauchemar intime. Les initiés y verront mille références, les novices y trouveront un frisson nouveau. Sans jamais verser dans le gore, Yoroï offre quelques visions saisissantes, magnifiées par le travail d’Olivier Afonso et des équipes de l’Atelier 69, qui signent ici des maquillages et effets pratiques impressionnants (malgré quelques effets spéciaux numériques parfois un peu trop voyants). Le tout est équilibré par un humour constant (mais qui ne prend pas le dessus sur l’aspect fantastico-horrifique), notamment dans ces nuits répétées où les Yokaï reviennent hanter le couple.
Le dernier acte, que la bande-annonce a eu la décence de ne pas révéler (même si l’édition collector du nouvel album du rappeur s’en charge un peu), explore un affrontement final en droite lignée des obsessions d’Orelsan : le conflit intérieur, la peur de soi-même et la quête de sens. La mise en scène y gagne encore en intensité, offrant un duel viscéral où les coups claquent autant que les émotions.
À la croisée des genres (comédie, aventure, arts martiaux, horreur et introspection artistique), et loin d’être une comédie musicale bien que de nouveaux titres du prochain album « La fuite en avant » soient présents,Yoroïest un spectacle total. Orelsan continue à y livrer sa sincérité tout en perfectionnant sa palette de jeu et en développant ses compétences physiques. Clara Choï impressionne, Skread et Ablaye s’amusent et amusent sans tomber dans le simple caméo, et la distribution japonaise (Kazuya Tanabe, Yoko Narahashi…) apporte une authenticité bienvenue.
En somme, Yoroï est une proposition rare, un film hybride et habité, où l’imaginaire d’un artiste rencontre le savoir-faire d’un réalisateur qui le connait bien. Un projet sincère, audacieux et vivant à l’image d’Orelsan lui-même.