Compte-rendu : l'etrange festival 2014
C'est durant ce joli mois de Septembre que L'étrange festival, partenaire du cinéma qu'on aime tant (c'est à dire gore, horrifique, bizarre, poétique, coup de poing, bis, incontrôlable...) fêtait son vingtième anniversaire. Une bonne raison donc de s'y rendre cette année, pour partir en quête de films fous, de (re)découvertes et de futurs films cultes. Et aussi surprenant que cela puisse paraître : on ne le regrette absolument pas !
JOUR 1 :
Absurde et inattendu: "The Voices" était le film idéal pour ouvrir cette vingtième édition de L'étrange festival, véritable virage à 180° pour Marjane Satrapi (délaissant ici Vincent Paronnaud, dont le court "Smart Monkey", relecture de "L'âge de glace" à la Picha, précédait la séance). Loin de l'univers qui a fait sa renommée, son essai américain surprend et déçoit à la fois, en se mettant du côté d'un serial-killer malgré lui. Proche de Super dans son approche du « gentil psychopathe », Satrapi tente de retrouver le même équilibre entre fable sordide et comédie bizarre, entre gore et naïveté avec un ouvrier béat se voyant pousser au meurtre par ses animaux de compagnies ! Irrégulier, redondant, et pas si drôle ; même si on est en droit d'avoir un faible pour les animaux stars du film, dont un chat ordurier à l'accent cockney !
JOUR 2 :
Au rayon redécouverte, difficile de choisir entre "Singapore Sling", hommage trash et sadien au film noir, et le double programme culte "Vibroboy"/"Tetsuo", avec ses hommes machines à la libido monstre. Le premier film de la compétition fait alors son entrée (fracassante), en l'occurrence le très surprenant "White God". On avait pas vu alors depuis Baxter et Dressé pour tuer (auquel il emprunte son titre original et une partie de son sujet) un film aussi bouleversant et rageur sur le rapport hommes/chiens, drôle de conte moderne passant d'une adolescente morose au destin de son chien fraîchement abandonné. Un parcours initiatique qui fera autant de mal que de bien aux amoureux des toutous jusque dans une dernière partie sidérante, où la ville se retrouve aux prises d'une meute de chiens vengeurs ! Une très belle découverte.
JOUR 3 :
Une sacrée journée où s'est précipité les films les plus brûlants de la sélection. Mais pas toujours les plus réussis. Annoncé comme une nouvelle révélation horrifique made in Ireland, The canal essaye de justifier la sensation de déjà-vu sous un prétexte fallacieux, transformant une descente aux enfers à la "Berberian Sound Studio" (un archiviste perd la raison après la découverte d'une vidéo morbide) en quizz cinématographique certes esthétiquement réussi, mais très vite prévisible. Poncifs en cascade (veuf dépressif, gamin faussement innocent, policier collant et cynique, vilains jumpscares...) et des idées entières reprises de "Ring", "Les innocents", "Amityville", "Paranormal Activity"... Le genre de ghost story qu'on ne veut plus voir en 2014. Tout l'inverse du très attendu "It Follows", déjà remarqué au festival de Cannes durant la Semaine la critique. Croisement inquiétant de "Virgin Suicides" et de "Black Hole", hanté en permanence par le spectre de John Carpenter (un sens du cadre hallucinant, une musique dantesque...), ce teen-movie corrompu par une malédiction sexuellement transmissible (si si!) est sans doute ce que le fantastique a offert de plus fort depuis Morse. Inutile de dire qu'on reviendra plus longuement dessus !
Dans "These Final hours", on s'inquiète encore de la fin du monde : comme le titre l'indique, il ne reste que quelques heures avant que l'humanité se consume et notre héros devra choisir entre roucouler avec sa maîtresse, sauver une gamine ou participer à une gigantesque orgie ! Malgré des tableaux de désolations impressionnants, la réalisation racoleuse et le ton caricatural plombent les intentions, pourtant alléchantes sur le papier. Mieux vaut revoir Appel d'Urgence, auquel il tente désespérément de succéder.
JOUR 4 :
Leçons de cinéma trash inégalables, "Le roi des morts" et "Toto vécut deux fois" soufflent les bougies du festival en attendant un des films hors compétition qu'on attendait le plus au tournant : "Horsehead", anciennement Fièvre. Victime d'une gestation plus longue que prévue, ce film de genre français tourné en langue anglaise affiche des références à l'ancienne, à travers le martyr d'un jeune fille plongeant dans ses rêves pour aller farfouiller le passé familial. À la croisée de La compagnie des loups et de Jean Rollin (saphisme discret,crucifiée topless, décor campagnard, vision surréalistes...), l'ensemble peine à convaincre malgré un budget bien maîtrisé et un casting solide (où Catriona McColl se retrouve face à Murray Head) : sans doute trop bavard, ce qui s'apparentait à un jeu de pistes vénéneux échoue hélas à impliquer émotionnellement le spectateur. Toujours chez nous, "Alleluia" emporte quant à lui l'adhésion, sarabande sanglante autour d'un couple meurtrier inspiré de l'affaire des "honeymoon killers" (d'ailleurs projeté plus tôt). Mais on vous avait déjà prévenu...
JOUR 5 :
Entre leur Macabre et leurs segments hardcore pour "V/H/S 2" et "ABC's of Death", les Mo Brothers s'étaient imposés par la force, avec des bandes dégénérées à souhait. Fresque meurtrière de 2h10, "Killers" a été réalisé entre Tokyo et Jakarta, suivant le concours carnassier entre un Patrick Bateman nippon et un vengeur amateur indonésien. De belles promesses vite réduites par une œuvre démonstrative et longuette, qui imite à n'en plus finir tous les motifs du thriller coréen : musique classique, violence graphique, personnages sadiques, cruauté sidérante... le cocktail finit par se noyer dans son propre bain de sang.
JOUR 6 :
Aussi baroque et inattendu que sa filmo, la carte blanche à Sono Sion dévoilait alors ses deux plus beaux spécimens : le dinguo, bizarre et kaftaien "After Hours" de Martin Scorsese (qui met étrangement plus mal à l'aise qu'il ne fait rire) et "Babe 2", où George Miller écrase un premier film sympathique au profit d'une fable animalière étonnement sombre à l'esthétique cartoonesque. Derrière ses airs de blockbuster familial mièvre, un quasi-Ovni, ce que Sion avait sans doute bien compris.
À la nuit tombée, le très suivi "The Tribe" vient donner un coup de massue aux spectateurs les plus aguerris : entre parcours initiatique et chemin de croix, on suit l'intégration d'un adolescent dans un institut pour sourds et muets, où les pensionnaires les plus âgés font régner la terreur et l'ordre avec rackets et prostitution. De ses 2h10 muettes sans aucun sous-titres, ce film ukrainien offre une expérience il est vraie assez unique, quasi-hypnotique, et dénuée de toute amabilité (une scène d'avortement en temps réel insoutenable). À force de s'étirer, la virtuosité de ce film coup de poing finit par s'étioler méchamment. Mais pas de doute, on s'en souviendra...
JOUR 7 :
C'était le grand moment des pépites de l'étrange, avec la projection de la copie neuve de "Videodrome", qui trouvera le chemin des salles le 29 Octobre. Indémodable et visionnaire, la quête de la nouvelle chair de Cronenberg resplendit à nouveau dans un master incroyable, nous délectant à nouveau des lèvres pulpeuses de cette masochiste de Nickie Brant, des scènes de flagellations hallucinatoires et de la transformation de James Woods en magnétoscope vivant.
JOUR 8 :
Alors que les bisseux auront la joie de redécouvrir "Blastfighter" (et en vf !), le "Rambo" de Lamberto Bava, Open Windows joue les petits malins en compétition. Série b rigolote à concept souhaitant que tout l'action se déroule à travers les fenêtres de l'ordinateur du personnage principal (!), le troisième film de Nacho Vigalondo tient son idée de bout en bout, se basculant entre techno thriller rigolo et faux giallo. Aussi excitant qu'improbable, Open Windows devient vite victime de son aspect ludique et refuse de se terminer, s'étirant en twists à gogo. Mais vu l'état du found footage, ce Open Windows n'a pas rechigner face à ses concurrents.
JOUR 9 :
Nouvelle surprise made in Belgique, "Cub" faisait indéniablement parti des petites surprises de la compétition. Pour un premier long, le réalisateur Jonas Govaerts semble condenser et réussir tous les objectifs que n'atteignaient pas "Aux yeux des vivants", à savoir proposer à la fois un hommage malin aux productions horrifiques 80's (le slasher et le survival ici) qui détourne une recette proche d'un Amblin (des scouts sont attaqués en pleine forêt par un enfant sauvage et un boogeyman indestructible), le tout avec une cruauté réjouissante. Emballé avec grande classe (quelle photo ! Quelle musique!), parfois drôle, assez violent, "Cub" trouve le bonne équilibre entre référentiel et sang neuf.
Sublime enchaînement avec "Girl Walks Home Alone at night", films de vampires iranien tourné par une femme et produit par ce filou d'Elijah Wood ! Alors qu'on croyait la figure du vampire sans aucun espoir (surtout depuis l'affreux "Only Lovers left alive"), cette fable urbaine et bizarre (ville fantôme, noir et blanc expressionniste, b.o éclectique) livre une romance décalée entre un garçon paumé et une vampire féministe, qui préfère l'insolite et les ruptures de tons au racolage spectaculaire et à la niaiserie. Burqa au vent, terrifiant les passants et se terrant dans un univers pop, la belle héroïne du film est sans doute le personnage féminin le plus fascinant de cette année. Et que dire de cette scène de coup de foudre, absolument sidérante.
JOUR 10 :
Clôture en fanfare (avec salle comble) avec la projection de "Sequence" (délire onirique allant de son hommage à Yuzna) et "Pony Place" (satire rigolote de ces jeux flash qui vous pourrissent la vie), les deux courts primés par le festival puis la première européenne de "World of Kanako", gros succès estival au Japon. Après une scène d'introduction hallucinante, ce "Hardcore" nippon (un ex flic violent part à la recherche de sa fille, qui n'est plus une gentille lycéenne depuis longtemps) s'enfonce avec complaisance dans le cœur noir du Japon (viols d'adolescents, lolita perverse, torture, inceste...), tentant avec fracas de copier les maîtres comme Sono Sion, Park Chan-Wook ou Quentin Tarantino. Percutant mais lassant, rentre-dedans jusqu'à plus soif (de la misogynie en veux-tu en voilà) et hélas bien trop long. Avis aux amateurs de pelloches extrêmes !
PALMARÈS :
- Prix nouveau genre : THE VOICES
- Prix du jury : THE VOICES
- Prix du public (court-métrage) : SEQUENCE
- Grand Prix Canal + (court-métrage) : PONY PLACE
Jérémie Marchetti