Affiche française
Melancholie der Engel | Melancholie der Engel | 2009
Affiche originale
Melancholie der Engel | Melancholie der Engel | 2009
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Melancholie der Engel

Melancholie der Engel

Deux amis se retrouvent pour un étrange pèlerinage dans une terne campagne allemande. Rejoints par deux jeunes femmes rencontrées par hasard et d’autres figures plus insaisissables, ils s’installent dans une maison délabrée. Là, au fil de jours et de nuits sans repères, divers rituels se déroulent. Long poème sur la mort, l’animalité et la ruine de l’homme, des visions de débauche extrême s’accumulent, sur fond de pisse tiède et de musique céleste, jusqu’à épuisement extatique des protagonistes.

Melancholie der Engel | Melancholie der Engel | 2009

L'AVIS :

Sorti en 2009 dans un relatif anonymat, Melancholie der Engel est pourtant une pièce majeure du cinéma extrême. Il constitue la somme de toutes les obsessions de Dora, et atteint une forme d’absolu dans la négation du monde, du langage, et même du spectateur. Le récit est une coquille vide, et c’est volontaire. Tout repose sur la répétition, la lenteur hypnotique des plans et la présence des corps. Les dialogues ne sont pas là pour participer à une quelconque progression narrative, mais pour contempler, de façon morbide. C’est une sorte de théâtre post-nihiliste où les mots sont déjà des reliques.

Le réalisateur signe donc ici son chef-d’œuvre, mais de façon plus large il délivre une œuvre inclassable et sublime, comme retirée du flux historique du cinéma. Oeuvre sans volonté apparente d’inscription dans une tradition, mais qui est en parfaiteadéquation avec une vision du monde radicale, incurable et terminale. Résolument nihiliste. Dora filme comme opérerait un thanatopracteur mystique, sur une carcasse. Il faut cependant être honnête : Melancholie der Engel n’est pas un film qu’on regarde. C’est un film qu’on endure. C’est un opéra de l’abjection joué dans une chapelle où les cierges auraient été remplacés par des bêtes crevées. Près de trois heures durant, Marian Dora nous impose une lente descente vers quelque chose de trop enfoui pour avoir un nom. D’abord on résiste un peu, puis on lâche prise. Parce que c’est trop long, trop calme, trop lent, trop beau, trop sale. Parce que ça ne suit aucune logique narrative mais toutes les logiques de la décomposition.

C’est donc un cinéma de la durée et de la lenteur, mais pas à la manière d’un Tarkovski. Chez Dora, le rythme hypnotique n’élève pas l’âme, il l'anéantit. Il faut avouer qu'il ne se passe pas grand-chose pendant la première partie du film : on plonge dans un rêve. C'est beau, et on ne sait pas où on va. Le spectateur n’est pas un témoin, mais un voyeur. Dès lors, toute notion de confort ou de repère s’effondre. Il ne reste qu’un geste cinématographique radical : celui d’un homme qui regarde les vers grouiller dans la chair et y voit un miracle esthétique qu'il nous impose. Cependant, Dora n’est pas un pornographe de l’horreur. Il n’a ni l’effronterie sadique d’un Lucifer Valentine, ni le clin d’œil pop d’un Fred Vogel. Il n’y a pas d’esbroufe ni de complaisance, juste une volonté inébranlable de filmer l’infilmable, de sublimer le dégueulasse, et de le faire parfaitement, avec un sens de la composition picturale digne de Caspar David Friedrich. La lumière caresse les plaies, et les fluides corporels tous présents coulent en flots lustrés. Il y a du Bosch et du Sade dans cette esthétique : le sublime et la fange s’épousent jusqu'à ne faire plus qu’un.

Certains ont vu dans Melancholie der Engel une œuvre misogyne. C’est vrai que les femmes y sont humiliées, violentées, rabaissées à l’état de matière inerte. Mais les hommes n’y sont pas mieux lotis : ils sont des porcs, des cadavres en marche. Le film n’aime en réalité personne. Il ne hait pas non plus. Il contemple. Et c’est cette absence de morale, cette froideur clinique, qui fait de Dora un cinéaste profondément anti-humaniste. Pas au sens politique, mais au sens cosmique. Philosophiquement, le film s’inscrit dans une tradition du nihilisme radical. On ne peut le regarder sans penser à Cioran et Schopenhauer (plutôt qu'à d'autres réalisateurs d'ailleurs), pour leurs aphorismes épuisants, traînant le poids de leur propre lucidité. La souffrance n’est pas un symptôme ici : c’est une matière première. Une donnée esthétique, même. Il ne s’agit pas de faire mal, mais de donner forme au mal comme on donne forme à une sculpture. D’où cette lenteur, cette musique céleste sublime, ces dialogues poétiques abscons glissés comme des clous dorés qu'on enfonce dans les poignets d’un crucifié.

La bande-son de Melancholie der Engel est aussi simple que magnifique. Elle fait penser à un mélange de nappes ambient, de dissonances liturgiques, et de chants funèbres baroques. Le résultat n’est pas tant musical que sensuel au sens propre : une sensation d’écrasement progressif, mais d’écrasement agréable. Certaines séquences dépourvues de dialogues sont seulement portées par de longues plages sonores entrecoupées de motifs classiques dégradés, comme s’ils provenaient d’un vinyle abîmé. C’est une sorte de requiem déréglé, joué dans une chapelle effondrée.

Paradoxalement, dans ce film qui semble nier toute transcendance, la voix off convoque un pan entier de la littérature romantique européenne. Les citations s’enchaînent, parfois à peine audibles, mais toujours signifiantes. Ce procédé participe du caractère clivant du film. Difficile d’accès de par son côté hyper graphique et sa durée, ses dialogues confus et intellectualisés viennent perdre encore un peu plus le spectateur. Beaucoup y trouveront là un caractère foncièrement prétentieux et d’autres se prendront au jeu.
Le cinéma de Dora est éminemment pictural. Mais ce n’est pas une peinture d’agrément, bien évidemment. Le nom de Jérôme Bosch s’impose immédiatement : cette obsession pour les scènes collectives de supplice, ces visions infernales sans logique morale, ces corps tordus dans des postures absurdes, ces instruments de torture un brin désuets… On les retrouve, transposés ici dans la campagne allemande, filmés à hauteur d’homme.

Il y a des films qu’on regarde pour se divertir, d’autres pour réfléchir, et puis il y a Melancholie der Engel, qui n’existe que pour nous dépouiller moralement. Oeuvre terminale, film-cercueil ouvert, il ne propose aucune échappatoire, aucun soulagement, et c’est précisément là que réside sa grandeur. Marian Dora transforme l’extrême en art total, le malaise en matière première, et la violence en geste contemplatif. Il ne s’agit pas ici d’aimer ou de détester, même si bien évidemment il s'agit d'un film qui laissera la plupart des spectateurs sur le carreau. Il s’agit d’accepter de traverser quelque chose. Quelque chose de long, de douloureux, et de magnifique dans sa laideur. Quelque chose comme une cérémonie à laquelle on assiste malgré nous, un enterrement d’enfant filmé au ralenti. L’expérience est éprouvante, mais d’une cohérence esthétique et philosophique si absolue qu’on ne peut que s’incliner.

Melancholie der Engel | Melancholie der Engel | 2009
Melancholie der Engel | Melancholie der Engel | 2009
Bande-annonce
Note
5
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Mélanie W.