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Du sang pour Dracula | Blood for Dracula | 1974
Affiche originale
Du sang pour Dracula | Blood for Dracula | 1974
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Du sang pour Dracula

Blood for Dracula

A court de sang de vierges dans son pays natal, Dracula est contraint de s’expatrier pour survivre. Le Comte et son serviteur Anton se rendent ainsi dans la catholique Italie, terre plus propice à l'exécution de leur dessein…

Du sang pour Dracula | Blood for Dracula | 1974

L'AVIS :

Après avoir réalisé plusieurs films sous production Warhol (dont notamment la fameuse trilogie Flesh / Trash / Heat - associant déjà un certain Joe Dallesandro), Paul Morrissey réalise ici un exercice qui sur le papier, n’a rien d’aisé : intégrer son style particulier dans une formule classique déjà bien établie, voir stéréotypée. Il s’agit bien évidemment des adaptations, plus ou moins fidèles, du roman de Bram Stoker, ou plus généralement du mythe de Dracula. Cependant, cette association a déjà fonctionné à merveille pour la réalisation de Flesh for Frankenstein, sorti juste avant.

La réalisation d’un énième film sur Dracula implique de choisir avec pragmatisme les éléments du folklore qui seront repris, ou revisités. La réussite de Blood for Dracula repose notamment sur la réinterprétation d’un genre reposant sur un mythe devenu trop conventionnel et qui tourne franchement en rond. Ici, sur la forme, les codes du genre ne sont pas si malmenés que cela. Esthétiquement, malgré une intrigue se déroulant en Italie, bien loin de la Transylvanie, la richesse des décors et costumes en fait une production relativement classique sur la forme, respectueuse des codes du genre vampirique. Le rythme du film vient également renforcer ce classicisme superficiel. Le rythme du Sang pour Dracula est bien plus lent et le film est bien moins démonstratif que son frère quasi jumeau Chair pour Frankenstein.

En effet, les deux films ont été tournés par - quasiment - la même équipe, au même studio Cinecittà de Rome, à la suite l'un de l'autre, et ont été écrits par Paul Morrissey de façon similaire - c'est-à-dire au fil du tournage. Pour être magnifiée, la thématique vampirique requiert une forme de retenue. Ainsi, l’impasse faite sur l’usage de la 3D s’avère ici bénéfique, voir cruciale. Là réside la différence majeure entre les deux propositions : du fait d’une exploitation de la 3D très à-propos dans Flesh for Frankenstein, ce dernier est un film éminemment plus démonstratif. En conséquence, il est très certainement le plus abordable des deux, et les amateurs de ce type de cinéma y trouveront davantage leur compte. A contrario, Blood for Dracula, bien qu’adoptant le même décalage et le même ton, ravira les amateurs d’un cinéma plus sur la retenue. Cette lenteur et cette retenue collent parfaitement au thème. L’atmosphère ainsi développée vient accompagner magnifiquement la lente agonie de notre personnage principal, comme une allégorie purement formelle.

Venons-en tout de même à l’histoire. A court de vierges en Transylvanie, le Comte Dracula, affaibli et exsangue, est obligé de s’expatrier pour trouver du sang neuf, du sang de vierges, lui permettant de survivre et de faire cesser sa rapide déliquescence. Accompagné par son serviteur Anton (Arno Jürging), il arrive en Italie où il fait la connaissance d’une famille d’aristocrates : les Di Fioris. Cette famille ruinée voit l’arrivée de notre riche Comte d’un bon œil et propose ainsi deux de leurs filles à ce dernier. Manque de chance, ces dernières couchent régulièrement avec l’homme à tout faire de la famille, Mario (Joe Dallesandro). Ainsi, notre pauvre Comte se retrouve empoisonné par leur sang corrompu. Quand le vampirisme du Comte est découvert, notre héros Mario viole la fille la plus jeune, âgée de 14 ans, pour la sauver d’une issue fatale bien évidemment. Ce viol est l’occasion pour le Comte d’obtenir quelques gouttes du précieux liquide, se nourissant ainsi de la flaque de sang laissée au sol. L’issue fatale vient également sublimer les clichés du genre, tout en les réinventant. Il serait bien évidemment ici vain d’effectuer des parallèles avec le matériel littéraire d'origine, tant toute la narration en est éloignée. Cependant, malgré une production extrêmement dense dans la Draculasploitiation depuis les années 20 à aujourd'hui, très peu de films arrivent à réellement offrir une proposition aussi créative et singulière, aussi bien sur la forme que sur le fond.

Ainsi, tout le film, malgré sa thématique conventionnelle, est infusé par le style de Morrissey, par sa nonchalance calculée. Au-delà du ton général, certaines dynamiques maîtres/esclaves et thématiques associées sont communes aux deux films. Ici, la relation entre Dracula et Anton (le Baron Frankenstein et Otto dans Flesh for Frankenstein - interprétés par les mêmes acteurs) semble donner lieu à une soumission totale du serviteur, allant bien au-delà d’une simple relation employeur/employé. Ce comportement vient rappeler très fidèlement le folklore autour de Dracula, le Comte étant capable d’avoir n’importe qui sous son emprise et de le transformer en esclave. L’autre démonstration de cette fausse nonchalance réside dans les accents des acteurs. Les Di Fioris sont censés être italiens : l’un a un accent vaguement italien, l’autre britannique. Et que dire du fort accent New-Yorkais de Joe Dallesandro ? Accent particulièrement mis en exergue lors de ses speechs emprunts d’une rhétorique marxiste, aussi artificielle que son origine italienne. L'usage et la mise en avant de ces accents est bien évidemment renforcé par le jeu d’Arno Jürging et de notre divin Udo Kier ; leur prononciation bien singulière et répétée de “virgin” ne pouvant pas passer inaperçue. S’agit-il là de défauts qui desservent le film ? Pas du tout. Ces aspects participent activement au style général et à l’ambiance proposée. Le sujet du film n’est pas la période à laquelle il se passe, la vision de l’auteur étant définitivement contemporaine.

Les personnages du Comte et de l’homme à tout faire sont voulus comme des antithèses. Dracula est affaibli, riche, noble, à la recherche de vierges pour sa survie. L’homme à tout faire quant à lui, est son opposé sur tous les plans. Cette dualité est également représentée visuellement dans certains plans du film : un long plan sur Dracula, n’ayant évidemment pas de reflets devant un miroir, et l’autre qui se coiffe devant l’un d’eux. Le personnage même de Dracula connaît un développement parfaitement atypique, à l'opposé des clichés. Il possède ses caractéristiques habituelles (le besoin de sang, le déplacement avec son cercueil, il n’apprécie guère les endroits trop lumineux etc) et ainsi Morrissey respecte parfaitement le mythe. Cependant, ici, Dracula n’est pas le prédateur invincible de la Hammer, ni l’aristocrate hypnotique incarné par Béla Lugosi. Il est un être maladif, pathétique et dépendant, condamné à une existence misérable faute de pouvoir s’abreuver du sang de vierges qu’il recherche désespérément. Cette incarnation ainsi que celle de l’homme à tout faire en miroir déconstruisent les archétypes du héros et du anti-héros, puisqu’il n’y en a pas dans cette proposition. On peut apprécier ce choix d’écriture, tout sauf simpliste.

Blood for Dracula est un chef-d’œuvre, une relecture unique du mythe vampirique, à la fois provocante, ironique et terriblement inventive. Son mélange d’horreur, d’humour absurde et de satire sociale en fait un film qui mérite d’être vu, et revu. Sous ses airs de film d’exploitation délirant, il propose une réflexion sur l’aristocratie en déclin, la sexualité et le pouvoir. Paul Morrissey détourne les codes du film de vampire pour mieux les exploiter, en livrant une œuvre hybride, où l’horreur gothique se teinte de satire sociale. Porté par une interprétation sublime d’Udo Kier, le film s’impose comme une curiosité essentielle du cinéma d’horreur des années 70.

Du sang pour Dracula | Blood for Dracula | 1974
Du sang pour Dracula | Blood for Dracula | 1974
Bande-annonce
Note
5
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Mélanie W.