Reflet dans un dimant mort

Reflet dans un dimant mort

John D, un espion septuagénaire à la retraite résidant dans un luxueux hôtel de la Côte d'Azur, est fasciné par sa nouvelle voisine qui lui rappelle l'époque vibrante de la Côte d'Azur dans les années 60. Lorsqu’elle disparaît sans laisser de traces, John est forcé d'affronter ses démons passés...

Reflet dans un dimant mort | Reflet dans un diamant mort | 2025

L'AVIS :

Le cinéma contemporain du duo le plus incompris du cinéma de genre n'a décidément pas fini de fasciner, et de diviser. Hélène Cattet et Bruno Forzani viennent encore de concocter un mélange philosophal en transmutant une nouvelle fois le cinéma bis. Par transmuter, entendons "changer sa nature". Car le duo ne fait pas de film bis, ils récupèrent, décortiquent, calcinent, puis idéalisent l'imagerie iconographique du bis pour livrer du pur cinéma expérimental, le vrai, celui qui se ressent, pas le faux qui s'interprète. On parle ici d'un cinéma de pulsation, de sueur, de lumière et de son. Un cinéma qui s'éprouve dans le corps avant même d'être compris par l'intellect. Un cinéma palpable et organique qui rappelle qu'un bon film n'a pas nécessairement besoin de narrer une histoire, mais de proposer, avant tout, une expérience immersive grâce à "l'art de synchroniser l'image au son". Car telle est la définition littérale du "Cinéma" ; chose que l'on oublie beaucoup trop souvent...

Je pense sincèrement que chaque film de Cattet et Forzani devrait débuter par un carton d'avertissement : "Attention, les images que vous allez voir et le son que vous allez entendre risquent d'entraîner un orgasme intense chez un public non averti". Car chaque fois que je me confronte à leurs oeuvres, j'ai l'impression qu'elles tentent de se reproduire avec moi. En effet, on n'évalue pas leur filmographie en fonction de ce qu'elle raconte, mais plutôt en fonction de ce qu'elle procure en matière de sensations.

Dans un premier temps, chaque plan respire l'air méditerranéen, proche des côtes italiennes : le son des cigales, de l'eau de mer, des mouettes, du vent des plages. À l'instar de "Laissez Bronzer les cadavres", on ressent la chaleur écrasante sur soleil hypnotique, une température cuisante qui nous consume sur le sable scintillant. Ainsi, c'est sous ce climat solaire et chaleureux d'un hôtel luxueux que le duo contracte, une fois encore, une multitude de codes et de genres avant de les éclater dans un déchaînement habile de scènes fracassantes, oniriques et fantasmatiques, pour ne pas dire... fantasmagoriques. Chaque plan semble être une explosion de mémoire collective liée à la réminiscence d'un cinéma pictural. Une habitude chez ce duo, qui se réinvente incessamment au fur et à mesure de leurs réalisations.

Ici, un ancien enquêteur se perd dans les méandres de ses propres intuitions, confronté à sa mémoire trouble, défaillante et obsessionnelle. La figure du détective devient un état d'esprit matérialisé dans l'art de créer une dérive sensorielle. "Reflet dans un diamant mort" n'est rien d'autre qu'une déferlante de violence jubilatoire sous acide, comme si Tarantino avait pris un psychotrope offert par Satoshi Kon devant un Eurospy. Abandonné à une poésie du délire, ce polar psychédélique s'avère être néanmoins beaucoup plus digeste que "L'Etrange couleur des larmes de ton corps", et plus scintillant encore que "Laissez bronzer les cadavres".

Entre le romantisme de Visconti, l'élégance du film d'espionnage, la sensualité du polar italien, la farce diabolique des fumetti et le gore de l'exploitation européenne, ce bijou d'une pureté remarquable parvient, comme ses prédécesseurs, à styliser et esthétiser au paroxysme l'image collective que l'on retient de chaque sous-genre qu'il évoque dans ses démonstrations visuelles, auditives et sensorielles. Cattet et Forzani ressuscitent le polar italien en faisant du cinéma bis une divinité filmique, sacralisée de leurs mains gantées de passion, leurs rétines marquées de sensations, en élevant le film d'exploitation au rang de mythe. Car finalement, nous souvenons-nous véritablement de chaque film bis que nous regardons, de chaque personne que nous accompagnons et de chaque dénouement que nous découvrons ? Moi pas, pour être honnête... Je ne me souviens principalement que de la substance, de l'essence, et des fragments scéniques qui démarquent chaque film d'un autre, que ce soit par sa violence, son ambiance ou son irrévérence. Et c'est là peut-être la plus belle trace qu'un film puisse laisser, à savoir l'empreinte exclusivement sensorielle qui continue de raisonner comme une vibration après le visionnage. Et celui-là de film... Je m'en souviendrai !

Les couleurs de ce duo sont toujours aussi chatoyantes, l'écran scintille toujours autant, les notes en rouge nous envoûtent et donnent l'impression d'entrer dans notre corps comme pour faire l'amour avec nos cellules. Ce son fétichiste toujours présent : le bruit du cuir qui frotte, pareil à celui de la chair qui se déchire. Le son du verre ou du diamant qui s'entrechoque et se brise, les morceaux tombant de mille parts avant d'accueillir l'épiderme qui finit par se déchirer. La séduction de ce qui brille, pareille à la concupiscence de ce qui le porte. Le cristal et la peau ne faisant plus qu'un. Un érotisme abstrait qui produit une érection vive et viscérale de nos sens les plus délicats. Cattet et Forzani font de chaque scène une extase. L'enquêteur lui-même, pour la première fois à la recherche de la femme criminelle au sabre tranchant, jouit de ce rapport de force charnel dans une affaire chimérique où le rêve et le fantasme deviennent les indices de résolution fondamentales, oscillant entre le feu de la passion et la folie du mental.

"Reflet dans un diamant mort" ne rappelle pas seulement ce qu'il y a de meilleur dans le cinéma bis, mais plutôt ce qu'il y a de plus beau, et de plus classieux. Cette énigmatique imitation du polar le magnifie jusqu'à obtenir une identité singulière. Héritier de Diabolik et Satanik, les méfaits de Serpentik nous entraînent dans un labyrinthe de verre multi-référencé, un opéra de la violence sensuelle où les corps se perdent dans un espace mental sans échappatoire. Un authentique puzzle qui se fragmentent et se recomposent dans un chaos ordonné selon la vision hallucinée de ses auteurs, que l'on devrait surnommer "Fanatik". Inutile de répéter que le cinéma de Cattet et Forzani se vit avant de s'interpréter, et qu'au lieu de conter l'histoire du cinéma dont ils s'inspirent, ils en font danser le spectre. Avec humour et irrévérence, chaque éclat de diamant brisé renvoie la lumière d'un cinéma oublié, exhumé, sublimé, et rendu éternel.

Six hommes pour une assassin.

Mission Serpentik accomplie !

Reflet dans un dimant mort | Reflet dans un diamant mort | 2025
Reflet dans un dimant mort | Reflet dans un diamant mort | 2025
Bande-annonce
Note
4
Average: 4 (1 vote)
Nicolas Beaudeux