Analogies

Analogies

Avec Phallacies, Domiziano Cristopharo et Jon Devlin ont déjà réalisé une avancée majeure en plaçant le corps masculin au cœur d’un dispositif d’horreur en tant qu’objet de représentation, de désir et de censure. Analogies prolonge cette action, mais en modifie radicalement l’angle. Le film se concentre non plus sur le corps montré, mais sur le corps retourné : ce qui en fait l’opposé, la position marginale, ce qui est rejeté symboliquement autant que physiquement. Analogies explore la cartographie d’un endroit où Phallacies déconstruisait la honte culturelle. On abandonne l’esthétique provocatrice pour explorer de manière quasi métaphysique le tabou..

Analogies | Analogies | 2025

L'AVIS :

The Anus Prophet

L’introduction avec The Anus Prophet ne se comporte pas comme un gag subversif : elle donne le cadre théorique au film. En brisant le quatrième mur, l’anus parlant exprime son refus d’adopter la position traditionnelle du cinéma, qui consiste à observer le corps à distance. La narration se rapporte au ‘point aveugle’ du corps. La décision est hautement symbolique : elle vise à faire entendre ce que la culture réduit habituellement au silence. Le narrateur grotesque détourne la provocation en la recontextualisant immédiatement dans le discours : l’objectif n’est pas de faire scandale, mais de souligner un tabou structurant.

Just Breath

Emanuele Marchetto présente avec Just Breath un segment qui met l’accent sur la sensation plutôt que sur l’action. Le film est basé sur une recherche méticuleuse du rythme, du souffle et de la distance. Ce choix réalise un déplacement essentiel : le corps cesse d’être un objet apparent pour devenir un moyen d’accéder à l’expérience intérieure. La temporalité est presque thérapeutique, grâce aux images floues, aux vibrations lumineuses et aux mouvements respiratoires. Dans ce segment, Marchetto adopte une approche introspective : la honte n’est plus une confrontation, mais une transformation. Il se concentre moins sur le choc que sur la mise à nu psychologique, ce qui le rend paradoxalement radical dans son segment.

Defiled

Avec Defiled, Jake Valentine adopte la frontalité la plus extrême de l’anthologie, mais ne se laisse jamais submerger par le spectaculaire gratuit. Chaque image semble être un test de seuil : jusqu’où pouvons-nous observer sans détourner l’œil, et surtout, quel impact cela a-t-il sur notre relation au corps? Le dégoût se manifeste comme un langage. Valentine transforme la peur en outil d’analyse : elle expose ce que la culture essaie d’éliminer, et démontre que le monstrueux n’est souvent que le reflet exacerbé d’une humanité vulnérable. On ne sort pas surpris, mais déplacé, ce qui est très différent.

Celestial Seed

L’humour grinçant de Celestial Seed, mis en scène par Jon Devlin, est directement inspiré par la science-fiction rétro. L’utilisation du kitsch ne se résume pas à un simple clin d’œil : elle permet de distancer le corps pour mieux dévoiler son étrangeté fondamentale. Une femme extraterrestre, un homme victime et qui donne naissance. Les comportements outranciers remettent en cause notre désir absurde de contrôler un corps qui, inévitablement, n’est pas soumis à toute volonté rationnelle. Devlin utilise le rire nerveux pour faire comprendre que le corps ne se conforme jamais complètement.

Last Passage

Dans Last Passage, Tibor Astor fait preuve d’une approche picturale. Son segment est comme une cérémonie d’images, basée sur la répétition, la lenteur et la stylisation. L’apparence du corps est moins celle d’une matière que celle d’un état en transition. Un espace contemplatif où l’identité corporelle se dissout est créé par la chorégraphie minimaliste, les postures figées et la composition quasi-muséale. Astor questionne la dimension temporaire du vivant : le corps n’est pas une forme, mais un moyen de se déplacer vers un autre endroit.

Vox Anus

Adam Ford se démarque volontairement du ton précédent en interrogeant le rapport contemporain à l’image de soi dans Vox Anus. Le segment est le reflet de l’effondrement causé par la séparation entre le corps vécu et le corps perçu ; celui qui est comparé, rectifié, amélioré, détruit. Les anciennes photos montrent une temporalité dépressive : la perte de ce qui aurait dû être. Le personnage présente de manière sèche, sans esthétisation le trouble corporel, le ressentiment et la violence qu’il éprouve pour tenter de se reconstruire sur une image devenue inaccessible. Ford aborde ici un sujet très actuel : la pression de l’auto-représentation et les dérives qu’elle engendre.

No Exit

No Exit, signé par Pete Lankston, est sans doute le segment le plus dépouillé de l’anthologie. Tout repose sur une interrogation centrale : comment habiter un corps qui semble s’éloigner de nous, déformé par des visions qui brouillent la perception du réel ? Lankston construit un récit presque muet, où le sentiment d’isolement écrase toute tentative d’interprétation. Les effets numériques, accentuent cette sensation de dissolution intérieure. Le segment ne cherche ni le choc ni la démonstration : il cerne avec une grande précision la vulnérabilité d’un être face à une identité corporelle qui se défait.

The Night Guest

Cristopharo termine l’anthologie avec The Night Guest, qui est une synthèse thématique. La tension est utilisée progressivement par le segment, presque cliniquement : l’angoisse commence à se manifester avant de se répandre dans une automutilation d’une précision technique remarquable. Ce passage ne se limite pas à être un climax gore : il intègre toutes les idées d’Analogies depuis le début : le grotesque, le sacré, le rejet, la transformation. L’exorcisme et la révélation prennent le dessus sur le corps.

La singularité d’Analogies réside dans sa cohérence structurelle, malgré la diversité de ses formes. L’anthologie ne cherche jamais à choquer sans raison : elle explore la fabrication de la honte, la codification du dégoût, la hiérarchisation des corps. Les images ne sont jamais obscènes, c’est plutôt le regard hérité qui est obscène, celui qui exprime les valeurs morales ou les dégoûts appris sur le corps.

Analogies n’a pas pour but de moraliser ou de provoquer : il cherche simplement à désamorcer. Son objectif est de détourner le spectateur de ses réflexes de rejet et de l’inciter à reconsidérer ce qui a été négligé dans le corps.

Nous en sortons avec une transformation intérieure : notre relation à nous-mêmes, ce que nous cachons, ce que nous redoutons d’admettre. La question finale du film est simple mais impressionnante : Est-ce que l’obscénité réside dans ce que l’on voit, ou dans l’appréhension de le voir?

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Note
3
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Delphine Greffier