Affiche française
Eldorado | Eldorado | 2022
Affiche originale
Eldorado | Eldorado | 2022
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Eldorado

Eldorado

une grotte, un livre mystérieux et une femme qui garde le mystère. Le voyage d'un homme, sur les traces de ses prédécesseurs, à la recherche d'or alchimique...

Eldorado | Eldorado | 2022

L'AVIS :

Deuxième volet de la trilogie insulaire initiée par Domiziano Cristopharo aux Canaries, après Perdición (dont je vous parlerai bientôt), Eldorado s’impose comme un road movie halluciné, tourné dans l’esprit brut et ascétique du Dogme 95. Plus qu’un film, c’est une expérience rituelle où corps, symboles et visions s’enlacent dans une spirale de possession, de sacrifice et de mutation spirituelle.

Conçu sur un scénario d’Andrea Cavaletto, Eldorado est porté par une distribution habitée, réunissant Elio Mancuso, Nicola Vitale Materi, Nicholas Sartori, Daniele Arturi et Puccy Polverino. L’ensemble participe à ce qui ressemble moins à une fiction qu’à un rite filmé.

Deux hommes. Deux trajectoires. L’un marche sur les traces de l’autre, guidé par un manuscrit tissé d’encres occultes. Au cœur de cette errance : une grotte, une femme énigmatique, et la quête d’un or alchimique — promesse de rédemption ou d’anéantissement.

Mais Eldorado n’est pas un conte linéaire. Il épouse la structure du mythe, de la parabole mystique. Chaque étape devient un rituel : mandragore arrachée à la terre, automutilations, visions hallucinées. La douleur est passage. La sexualité, transgression sacrée. Et l’aridité de l’île, théâtre d’un effondrement intérieur, reflète la perte des repères rationnels.

Chez Cristopharo, le corps n’est jamais neutre. Il est surface d’écriture, instrument d’invocation. Ici, la chair s’offre aux forces invisibles : l’un des protagonistes se scarifie, répand son sang sur une mandragore, lèche la plante dans un pacte fusionnel. L’extase surgit dans la douleur.

L’autre protagoniste s’arrache une dent, dépose son offrande sur un autel de pierre. Ces gestes ne sont pas seulement des souffrances physiques : ce sont des clefs rituelles, ouvrant les portes d’une vérité enfouie.

La mandragore — plante mythologique réputée crier lorsqu’on la déracine, associée à la fécondité, aux pactes magiques et à la transmutation — devient ici une passerelle entre les mondes : végétal et humain, vie et mort, visible et invisible. Sa manipulation convoque tout un imaginaire ancestral où la frontière entre être et devenir s’efface.

Eldorado invoque l’île comme un carrefour : Gran Canaria, point de rencontre entre Afrique, Europe et Amérique. La Santería — née du choc entre catholicisme et spiritualités africaines — infuse le récit, croisant ses rituels avec ceux du vaudou, du paganisme européen et de l’ésotérisme chrétien.

Les symboles religieux sont détournés : croix, Bibles, boucs christiques. Ici, la transcendance recherchée n’est pas divine, mais charnelle, instinctive, chaotique. Et chaque tentative de canaliser les forces du cosmos porte déjà en elle la corruption, le péché originel. L’île devient une métaphore coloniale inversée : ce ne sont plus les conquérants qui pillent, mais les forces ancestrales qui consument ceux qui prétendent les dominer.

Inspiré du manifeste du Dogme 95, Eldorado rejette tout artifice technique pour mieux capturer la matière brute du rituel. Caméra tremblante, lumière naturelle : le spectateur est immergé dans un espace sensoriel brut, presque tactile.

Certaines scènes atteignent une intensité hallucinogène digne d’un Jodorowsky : visions rouges de la mort, apparitions christiques aux têtes de bouc, danses tribales sous la lune, objets sacrés manipulés avec frénésie. Les motifs récurrents — œil, symboles vaudou, mandragore — construisent une prière visuelle incantatoire. La musique, tantôt absente, tantôt pulsatile, agit comme un second souffle au film.

Au cœur d’Eldorado se joue aussi une déconstruction radicale de la virilité. Les deux protagonistes, exposés, vulnérables, sont traversés par des forces qu’ils ne contrôlent plus. Ils ne dominent pas : ils subissent. Corps nus, en érection ou en sang, ils sont offerts aux puissances du rituel.

La domination s’effondre : celui qui sacrifie devient sacrifié. Celui qui croyait guider le rite est englouti par lui. La masculinité devient une illusion, pulvérisée par les forces telluriques à l’œuvre.

La dernière partie boucle le récit : le manuscrit est transmis à un nouveau chercheur. Le cycle recommence. Chaque tentative d’atteindre l’illumination reproduit la même chute. L’Eldorado rêvé est, en vérité, un enfer spirituel.

Cette structure cyclique, d’allure mythologique, donne à Eldorado une portée métaphysique : une fable sur la corruption, le désir, et l’impossible quête d’absolu dans un monde où toute transcendance est condamnée à retomber dans la chair.

Avec Eldorado, Domiziano Cristopharo signe peut-être son œuvre la plus symboliste. Moins frontalement extrême que ses précédents films, il reste pourtant radical dans son exploration du trouble, de l’abandon et du vertige spirituel.

Eldorado n’est pas un film qu’on regarde : c’est un rite qu’on traverse. Qui nous traverse. Et dont on ressort transformé — ou possédé.

Eldorado | Eldorado | 2022
Eldorado | Eldorado | 2022
Bande-annonce
Note
4
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Delphine Greffier