Compte-rendu festival sadique-master 2025
Par Delphine et Nicolas
Présentation par Nicolas
Il était une fois un forum...
Un forum qui, aux côtés d'un blog, est né de la passion brute, de la fascination pour l’interdit, du désir ardent d’explorer les tréfonds du cinéma extrême souterrain, excentré des conventions académiques, plongé dans la quête du tabou, de la déviance, de la véhémence et de l'intensité, aussi bien visuelles que sensorielles.
Son nom ? SADIQUE-MASTER.
Ce refuge d'internet n’était pas un média grand public ouvert aux curieux de passage. Non. C’était un espace souterrain où chacun venait, dans l’anonymat de son écran, partager des découvertes que le reste du monde aurait rejetées d’un revers de main. Comme des ermites du macabre, ils se rassemblaient dans cette antichambre virtuelle pour échanger sur des films que personne n’osait évoquer. Ici, on parlait librement de ce qui était tabou. On explorait des œuvres interdites, censurées, bannies. On évoquait des réalisateurs dont les noms résonnaient comme des malédictions. On partageait des copies rarissimes, des trésors obscurs qui circulaient de main en main comme des grimoires interdits.
Et malgré cette noirceur apparente, il y régnait une étrange chaleur... une familiarité entre ces passionnés qui, dans la vraie vie, pouvaient se sentir souvent trop seuls avec leurs goûts incompris. C’était une communauté soudée, un cercle de connaisseurs qui se comprenaient sans jugement ni faux-semblants.
Mais ce n’était que le début d'un long parcours... Car une passion aussi brûlante ne pouvait rester confinée aux discussions d’un forum... Il fallait lui donner corps, lui offrir une scène, lui permettre de s’exprimer pleinement... C’est ainsi qu’en 2013 est engendré un festival virtuel, "Les Nuits rouges du Sadique-Master festival", une idée avant-gardiste qui a permis à chacun, depuis son écran, de découvrir sur la plateforme Livestream des films que peu de cinéphiles auraient eu la chance de voir ailleurs. Ce fut une programmation audacieuse, une plateforme dédiée, une manière inédite de faire rayonner le cinéma extrême bien au-delà des cercles habituels.
Au sein d'un média numérique (qui a connu de nombreuses fermetures, censures et réouvertures) où se sont retrouvés les amoureux du cinéma transgressif, ceux qui ne craignent ni les images dérangeantes ni les sujets qui brisent les tabous, Sadique-Master a vu son festival virtuel muer en un véritable festival physique en 2015, le premier consacré au cinéma extrême underground en France, un événement où les spectateurs pouvaient, au fil des années, enfin se retrouver, vibrer ensemble devant des œuvres inclassables, assister à des performances aussi dérangeantes qu’artistiques, échanger avec des réalisateurs et des artistes qui, souvent, n’avaient jamais eu l’occasion de présenter leur travail devant un public aussi réceptif.
Le Sadique-Master n'était pas qu'un simple festival... C'était une révolution !

À l'époque où des festivals utilisaient des termes tels que "subversif" ou "extrême" dans leurs accroches pour finalement ne diffuser que des séries B comestibles, le festival Sadique-Master a eu l'audace d'aller fouiller dans la carcasse la plus pestilentielle du cinéma nauséabond pour desservir un concentré d'infamie sur grand écran. Violence sans concession, paraphilies en tout genre, atteinte à la dignité humaine, ode à la dépravation ; voilà ce que renferme chaque film projeté devant des regards ébahis.
Mais au milieu de chaque programmation savoureusement indigeste, une ambiance festive, conviviale et familiale vient marquer la particularité de l'événement. Des curieux devenus passionnés se rejoignent chaque année sur Paris pour un week-end inoubliable. Enthousiasme, rire, hurlement de joie et d'encouragement, état de choc, achats de DVDs infâmes aux stands, dévouement bénévole, bière à foison, bref... Aujourd'hui encore, le Sadique-Master n'est pas seulement une descente aux enfers cinématographiques, mais un vrai paradis annuel pour tout cinéphile amateur de sensation forte désireux de rencontrer d'autres passionnés de l'extrême.
Incarné dans un ouvrage biblique, "Les Dossiers Sadique-Master", publié en 2017 chez Camion Noir, le festival rassemble une somme vertigineuse de références obscures, tel un guide qui éclaire le chemin aux pèlerins les plus avertis.
À l'ère où des films étaient encore l’apanage de cercles restreints, disséminés dans des abysses inatteignables, ce festival a su mettre en lumière des œuvres profondément ancrées dans les ténèbres cinématographiques. Grâce à la détermination de son créateur, Tinam Bordage, et de ses fervents alliés qui lui ont apporté un soutien engagé, le festival est devenu un temple du cinéma extrême, un bastion pour les cinéphiles en quête de raretés, d’inédits, d’œuvres maudites et oubliées. Un espace en lequel visionner un film devient une authentique initiation, et un point d'entrée vers les galeries caverneuses du cinéma transgressif et poussiéreux.
D’année en année, ce festival s’est imposé comme une référence incontournable du cinéma extrême. Il est devenu un sanctuaire pour ceux qui cherchent autre chose que le cinéma formaté et aseptisé. Matérialisant certains projets sur support DVD/Blu-ray tels que Les infâmes courts-métrages du Sadique-Master festival, 13 notes en rouge, Long Pigs etc... il a donné une voix aux artistes de l’ombre, aux réalisateurs trop radicaux pour l’industrie traditionnelle, aux visionnaires de l’horreur pure.
Et en cette année 2025, en plus de la distribution du nécrotique court-métrage Romance Post-Mortem chez Blacklava, victime de son succès, il a fêté ses 10 ans... 10 ans d’audace. 10 ans de films qui repoussent les limites de l'acceptable. 10 ans de spectacles dérangeants, de débats enflammés, et de projections où l’interdit s’invite sur grand écran. 10 ans à construire une alternative, à offrir aux spectateurs ce qu’aucun autre festival ne leur donnerait. Un anniversaire aussi riche en émotions qu'en sensation.
Tout cela est le fruit de la passion inébranlable d’un homme avec qui j'ai pu bâtir une relation amicale après de longues années d'échanges et quelques années de collaboration durant les débuts du site officiel avant de rejoindre Horreur.com. Durant toutes ces années d'interaction entre lui et moi, il y a eu des rires mais aussi de la colère, de la passion mais aussi de la tension. De l'éloignement, mais aussi des réconciliations agrémentées par davantage de passion, ce qui témoigne finalement de la force essentielle et de l'aura unificatrice du Sadique-Master.
Les 10 ans du festival viennent d'être fêtés. Ainsi, il était de mon devoir et de ma volonté de féliciter le dur labeur de Tinam Bordage, fidèlement accompagné de son équipe dévouée, qui a su bâtir, pierre après pierre, un empire que l'on ne pourrait comparer à aucun autre.
Et pourtant, tout cela a commencé par un forum... Un forum qui était le berceau d’un mouvement plus grand, et qui a fédéré une véritable communauté, aussi passionnante que passionnée. Voilà l'hommage d'un parcours exceptionnel dont j'ai été témoin, tantôt de près, tantôt de loin, d'une trajectoire fascinante qui m'a sensiblement touché durant la célébration de 10 années de succès.
Sadique-Master n'est autre qu'une mouvance délicieusement craspec qui a permis à un groupe de cinéphiles de se structurer, de se renforcer, et de donner naissance à un festival qui allait, une décennie plus tard, devenir l'épicentre du cinéma extrême et underground.
LE COMPTE-RENDU par Delphine
Depuis plusieurs années, le Festival Sadique-Master flottait dans mon univers, un murmure persistant, entendu en marge des festivals que je fréquente. J’en avais entendu du bien comme du mal, ce qui ne faisait qu’attiser ma curiosité. Pourtant, ce n’est pas par le cinéma que j’en ai d’abord entendu parler, mais via la scène black metal, où son nom revenait avec une aura de culte interdit. Si le cinéma extrême m’intriguait déjà, je n’avais jamais pris le temps de m’y pencher sérieusement. Puis, il ya plus d’un an, j’ai commencé à explorer plus en profondeur cet univers. Ma curiosité grandiose, il était devenu évident que je devais participer à cette édition du festival.
Vendredi 7 mars – Plongée dans l’antre du festival
Nous avons malheureusement manqué My Crepitus de Michael Todd Schneider, qui a pourtant remporté le prix du jury long-métrage. Une frustration vite atténuée par la séance des courts-métrages en compétition et les bandes-annonces du collectif No Reason, qui a su conjuguer savoir-faire et autodérision.
Le collectif nous propose une série de faux trailers dans l’esprit des films bis et du cinéma d’exploitation, où le public devait deviner le genre pastiché. Certaines bandes-annonces étaient hilarantes et brillamment réalisées, capturant à la perfection les codes des genres parodiés. Mention spéciale à la version crue et décalée de Une famille en bronze , ainsi qu’aux fausses publicités.
Côté compétition, plusieurs courts-métrages :
- "Ocularis" (2024): Un film qui joue avec l’idée des conséquences troublantes d’une séance photo qui tourne mal. L’atmosphère oppressante fonctionne, mais l’ensemble ne m’a pas marqué profondément.
- "Ogled"(2024) : De bonnes idées visuelles et un concept intrigant, mais j’ai eu le sentiment que le film n’exploitait pas pleinement son potentiel.
- "A Perfect Child of Satan" (2012) : Réalisé par Lucifer Valentine, ce film suit une prostituée qui rencontre un homme en ligne, menant à des événements perturbants. Un travail plus accessible que le reste de sa filmographie, mais qui ne figure pas parmi ses œuvres les plus marquantes.
- "Fister" (2025) : Avec Laurence Harvey dans le rôle principal, ce film baigne dans une esthétique post-industrielle évoquant Eraserhead et Tetsuo . Une véritable pépite.
- "BloodlustXXX" (2023) : Un court-métrage qui m’a évoqué une version Inférieure de Channel 309 , ne parvenant pas à captiver pleinement.
- "Cured" (2016) : Avec Michael Berryman, ce film explore une horreur plus poétique et contemplative. Un ton différent, qui m’a touchée.
Samedi 8 mars – Corps offerts à l’extrême
En coulisses, la tension monte. Avant le Porno Vomit Gore Show de Tasmdead (Laurent Smiejzack), je participe à la préparation, offrant une aide minime mais impliquée dans ce rituel macabre. Puis, appareil photo en main, je passe derrière l’objectif pour capturer l’indicible.
Lorsque la performance commence, l’atmosphère se charge d’une brutalité fascinante. Sous les lumières crues, les corps se tordent, la musique noise sature l’espace, broyant chaque souffle en un bruit blanc assourdissant. Au centre du spectacle : le vomi, réalisé en langage organique, un acte de transgression véritable, viscéral et incontrôlable qui repousse les limites de l’acceptable. Mais l’extrême ne s’arrête pas là. Les corps sont mis à l’épreuve dans une mise en scène toujours plus brutale : mutilations de parties vaginales, éventration, exposition des organes au public dans une frontalité dérangeante. L’échange de fluides, la répétition obsessionnelle de ces actes, donne au show une dimension presque rituelle, entre fascination et dégoût. Autour de moi, certains spectateurs vacillent, d’autres détournent le regard. L’inconfort est palpable, et c’est précisément ce qui rend l’expérience inoubliable. Un chaos maîtrisé, où les entrailles deviennent spectacle, sublimées par une mise en scène millimétrée et des effets si réalistes qu’ils font vaciller la frontière entre la fiction et le réel.
Vient ensuite le BDSM Extreme Blood Show de Lunatika, un tout autre type de performance. Ici, pas d’horreur au sens cinématographique, mais une démonstration de domination et de résistance corporelle véritablement extrême. Lunatika, maîtresse charismatique, impose une présence magnétique, captivant l’audience dans une mise en scène où le corps devient un terrain d’expérimentation. Son soumis endure sans broncher crochets, clous, aiguilles et électrochocs appliqués sur ses parties génitales. Un moment d’une intensité suffocante, et une scène participative : plusieurs spectatrices – notamment des femmes – sont invitées à planter et retirer elles-mêmes des clous, ajoutant une dynamique troublante entre douleur, consentement et curiosité du public. Une performance d’une brutalité assumée, où chaque acte, aussi extrême soit-il, semble soigneusement chorégraphié.
Après ces performances radicales, retour en salle pour la diffusion d’un clip de black metal, dont les effets spéciaux ont été réalisés par Tasmdead, ainsi que d’autres faux trailers et pubs du collectif No Reason. Celui pasticant Rape and Violence m’a fait hurler de rire, tandis que celui inspiré des films de rednecks était superbement exécuté, rendant hommage avec brio aux codes du genre. La fausse pub mettant en scène Lunatika, pastichant J’adore de Dior, était visuellement superbe.
Nous n’avons pas poursuivi la séance de Reality Killers , la faim ayant pris le dessus sur notre intérêt pour le film.
En revanche, 61 Scorecard Killer de Poison Rouge et Domiziano Cristopharo est une révélation. Inspiré d’un fait réel, il distille une violence lente et insidieuse, saturant l’écran d’une atmosphère moite et poisseuse. Chaque plan semble alourdi par une fatalité morbide. Les effets, d’un réalisme clinique, s’infiltrent sous la peau. Mon coup de cœur du festival.
Enfin, "I Love Snuff", projeté en présence de plusieurs membres de l’équipe, marque la clôture de notre soirée. Déjà vu auparavant, il n’a rien perdu de son impact. Un film qui ne cherche ni à séduire ni à convaincre, mais à imposer sa vision brute et fascinante.
Dimanche 9 mars – Une fin écourtée
Malheureusement, nous n’avons pas pu assister à la projection du documentaire Underground Breath (2025), que nous aurions pourtant aimé découvrir. La route nous attendait, et nous avons dû quitter le festival plus tôt que prévu, important avec nous les images marquantes et les rencontres inoubliables de ces trois jours d’immersion.
Palmarès de la 10ᵉ édition du Sadique-Master Festival (2025)
- Prix du jury long-métrage : My Crépitus de Michael Todd Schneider
- Prix du public long-métrage : I Love Snuff de Jean-Louis Costes et Yves Pierog
- Prix du public court-métrage : Fister d’Ant Moran, avec Laurence Harvey

Au-delà du choc : l’empreinte laissée
Le Festival Sadique-Master ne se contente pas de projeter des films ou de mettre en scène des performances. Il bouscule, heurte, et malmène nos certitudes. En quittant l’événement, les images continuent de résonner, brûlures rétiniennes qui refusent de s’effacer. L’écho des cris, la froideur clinique du métal contre la chaise, la lenteur d’un clou arraché d’un corps offert… Tout cela laisse une marque.
Mais derrière l’extrême, il y a aussi une communauté. Loin des fantasmes et des jugements extérieurs, j’ai découvert un festival où la bienveillance et la passion règnent. Des gens ouverts, adorables, avec qui j’ai partagé ces instants intenses. Cette édition du Sadique-Master fut une expérience unique, aussi marquante humainement qu’artistiquement. Une plongée dans l’interdit, où l’on ressort un peu différent, un peu plus lucide sur les limites du corps, du regard... et du cinéma.