Debris documentar
Debris documentar
Un technicien de cinéma d’une banalité consternante déambule à la marge d’un tournage quelconque. Cependant, dès qu’il regagne son antre, son univers bascule : perversions sexuelles, mise à mort d’animaux et souillures diverses. Le film nous entraîne dans un faux documentaire, en apparence clinique mais en réalité profondément pernicieux, sur la psyché d’un homme bien singulier...
L'AVIS :
En matière de porte d’entrée vers l’univers de Marian Dora, Debris Documentar est sans doute la plus frontale et peut-être la moins adaptée. Là où Melancholie der Engel érigeait ses cérémonies déviantes dans un temple baroque constitué de ralentis, de citations philosophiques et de musique sacrée, Debris Documentar ôte d’emblée les gants : ici, rien d’esthétique, juste un appartement miteux, un caméscope tremblant et l’odeur persistante de merde humaine. Bien que sorti en 2012, il fût tourné en 2003, ce qui en fait en réalité une des premières productions du réalisateur. Ses obsessions sont bien évidemment déjà présentes.
Cependant, ici elles ne sont pas sublimées, et encore moins élevées vers autre chose. Le film n’est donc pas vraiment représentatif du pur style Dora. Cette absence de lenteur, d’esthétisation, et de sophistication rend donc le film nettement moins prétentieux, ce pourra plaire davantage à une autre frange de spectateurs. Ainsi, paradoxalement, bien que s'agissant d'un film très graphique puisqu’on doit assister à toutes les déviances de notre personnage principal, il est plus abordable qu'un Melancholie der Engel qui lui est une épreuve pour le spectateur, du fait de son rythme, de ses considérations philosophiques obscures, et du rythme d'une lenteur impeccable. Debris Documentar est bien plus court, il va toujours droit au but. Marian Dora ne semble pas chercher à troubler. Il documente. Le mot est important, car Debris s’annonce d’abord comme un film d’observation, presque sociologique, d’un homme ordinaire : un technicien, un « invisible » du cinéma, dont on va peu à peu découvrir la véritable nature.
Carsten Frank, collaborateur régulier de Dora, incarne ici une figure banale. Ce n’est pas un monstre flamboyant ou un tueur charismatique : c’est l’homme moyen, l’anti-héros, celui qu’on croise tous les jours dans le tram sans imaginer qu’il se masturbe en mangeant un oiseau mort. Et pourtant, c’est ce qu’il fait, avec application, devant l’objectif. L’effet n’est pas tant choquant que lentement corrosif. Ce qui dérange, ce n’est pas ce qu’on voit, c’est qu’on voit tout, tout le temps.
Il faut souligner la stratégie de Dora : il ne nous jette pas des images au visage avec des effets de style pour provoquer un réflexe de rejet. Il nous enferme avec elles. Il les laisse s’installer tranquillement. Elles n’ont jamais rien de spectaculaire. Elles sont lentes, crues et triviales. Il ne s’agit pas de violence au sens cinématographique du terme, mais d’une forme de dépossession sensorielle. À force de nous plonger dans cette crasse, dans cet espèce de rituel informel, il finit par créer un malaise qui dépasse le simple « film dérangeant ».
On reconnaît ici déjà l’aspect radicalement nihiliste cher au cinéaste, mais dans une forme plus brute, moins sophistiquée que dans ses œuvres ultérieures. C’est Melancholie der Engel sans grandiloquence ; c’est Pesthauch der Menschlichkeit sans les paisibles paysages bucoliques. C’est le versant asséché, sans le moindre habillage. Pas de musique, pas de décor, rien. Comme si on regardait un épisode de Strip-tease de l'extrême. Ici n'existe que le quotidien d'un homme et son abjection. Et au cœur de cette histoire qui n'en est pas une : un vide moral total, une absence complète de pathos. Le personnage ne souffre pas, il n'est pas tourmenté : il jouit. Le spectateur, lui, se vide peu à peu de sa capacité à juger.
Alors bien sûr, on pourrait reprocher au film son absence de véritable histoire, son vide, la volonté d’annihiler tout plaisir de spectateur. Mais ce serait passer à côté du but du film. Debris ne s’adresse pas à nous en tant que spectateurs. Il s’adresse à nous en tant que corps. Corps qui respirent, qui mangent, qui défèquent, qui s’abîment. Le film nous déloge de notre position confortable d'observateur cultivé, pour nous rappeler que nous aussi, nous sommes faits de viande et de liquides. Il nous parle directement au rectum.
D’un point de vue cinématographique, c’est une expérience limite, mais cohérente. C’est la matrice même de tout le cinéma du réalisateur : un monde sans dieux, où les seules traces de beauté sont à chercher dans la texture même du dégoût.
Debris Documentar est un film-sécrétion. Une forme de documentaire existentiel sur la banalité de la déviance, voire du mal, quand il n’a ni costume, ni justification. Marian Dora y déploie son art comme une tâche de foutre sur un drap noir. Et il faut le reconnaître, cette tâche est d’une précision clinique.