Le cinéma de genre en France est en pleine effervescence actuellement. Des réalisateurs "couillus" tentent de proposer un spectacle "made in France" différent des comédies ou autres drames qu'on nous propose généralement. "La colline a des yeux 2006", "Maléfique", "Haute Tension", "Frontiere(s)", "A l'intérieur", "Ils", "Saint Ange", "Martyrs", "Eden Log", "Humains", "Mutants" et prochainement "La Horde" sont des films réalisés par des passionnés qui en ont marre d'entendre qu'on ne sait pas faire de films d'horreurs en France.
Abel Ferry vient lui aussi de livrer sa pierre à l'édifice avec "VERTIGE", survival alpin qui a beaucoup plu à notre chroniqueur Eric Palumbo. Ce dernier s'est donc empressé d'aller rencontrer le réalisateur et vous livre donc son interview :

Abel, bonjour. Peux-tu nous relater ton parcours jusqu’à VERTIGE ?
Bonjour. Et bien avant ce film j’ai fait 3 courts métrages, qui m’ont permis par la suite de pouvoir faire des pubs, des clips, et des sketches pour les Guignols de l’Info. Passionné de genre, je suis projectionniste à Gérardmer. De plus, je suis savoyard et je connais l’escalade et la Via Ferrata. Et c’est la conjonction de tous ces facteurs qui m’a permis de remporter le casting des réalisateurs pour ce film.

Pourquoi ce choix pour un premier film ? Ce n’était pas le projet le plus facile pour démarrer !
J’adore le film de genre, j’adore la montagne, Gaumont produit le film : je n’ai pas hésité ! Je me suis dit "fonce, les problèmes que tu pourras rencontrer on verra çà sur le tard !".

Les acteurs sont d’une justesse incroyable. Les réactions des personnages, parfois inattendues, sont toujours compréhensibles et crédibles.
C’est à travers leurs impros que les acteurs ont pu apporter cette crédibilité à leur personnage. Ils se sont appropriés les dialogues originaux et ont fourni effectivement quelque chose d’incroyable.

Comment s’est déroulé le casting ?
Avant tout ce sont d’excellents comédiens. Je ne voulais surtout pas de chair à canon et de gens qui passent leur temps à gueuler. Il fallait donc des acteurs qui soient capables d’un engagement physique total, qui n’aient pas le vertige et soient capables d’effectuer eux-mêmes leurs cascades. C’était la condition sine qua non. Je ne réalisais également ce film que s’il était tourné en décors naturels et sans trucages. C’était le prix à payer, mais c’était pour le bien du film. Je me suis battu pour vertige pendant plus de deux ans pour que tout le monde soit au taquet tout le temps. C’est d’ailleurs le but du réalisateur. Et les comédiens se sont vraiment investis à fond, ils ne connaissaient rien à la montagne, excepté Johan qui était le seul à ne pas avoir peur du vide, car il est alpiniste. Il y avait donc un contre-pied particulier en lui donnant le rôle du personnage qui a le vertige ; du coup il a pu se concentrer sur son jeu et livrer une véritable performance. En revanche, Nicolas Giraud, qui joue le rôle de Fred, le personnage qui maîtrise la grimpette, lui avait extrêmement peur. Mais en étroite collaboration avec les guides de haute montagne, j’étais sûr de pouvoir en faire un cador de l’escalade. C’est quelqu’un de très volontaire qui a vraiment tenu à dépasser ses limites pour faire le film. Il est arrivé la veille du tournage à monter le mur d’escalade qu’on avait monté pour les entraînements, et à la fin il partait à la via ferrata avec sa copine !

Tu montres la montagne comme un protagoniste à part entière. Etait-ce dans le scénario à l’origine ?
Non, et c’est l’une des principales conditions que je voulais pour tourner ce film. Je voulais que la montagne soit montrée comme un personnage à part entière, trouver un profil crédible au tueur et trouver de vrais conflits internes entre les personnages, faire en sorte qu’eux-mêmes à travers ces conflits aggravent la situation. vertige est en ce sens une étude des comportements humains en situation extrême. Il y a un conflit externe qui est le tueur, la montagne, mais il y a aussi ces conflits internes, et les personnages sont rongés par ces deux choses.

Le film est scindé en 2 parties bien distinctes, la partie purement aventure, et le survival dès que les héros découvrent la maison du tueur. Mais à la vision du film, on sent que c’est le coté aventure qui te tient le plus à cœur…
Je rentre dans un souci, qui est le cas du film de commande. Je n’ai pas pu corriger ce qui me déplaisait dans la seconde partie du scénario. J’ai même dû couper des scènes, et heureusement que j’ai eu le soutien de Gaumont, ce qui m’a permis de garder le film tel que vous avez pu le voir, et je les remercie donc pour cela, mais je n’ai malheureusement pas pu développer le passé du tueur comme je l’aurais souhaité. Et normalement, tout l’intérêt du film résidait dans l’histoire de ce personnage. Au départ, j’avais imaginé que ce serait une femme séquestrée pendant des années, qui a réussi à échapper à ses tortionnaires qui la marquaient au fer rouge, quelque chose d’horrible, et qui reproduisait le schéma qu’elle avait vécu avec les héros du film. Sur le tournage, j’ai hélas dû couper des scènes où l’on comprend mieux ce personnage. Par exemple, quand Guillaume (Raphaël Lenglet) descend dans la trappe et voit le mot "Anton" écrit sur le mur, on avait fait une scène dans laquelle on retraçait tout le passé du tueur à travers des dessins qu’il avait fait sur le mur. Bon là je me suis rattrapé, on les voit dans le générique de fin en fait. Et dans la scène où Chloé (Fanny Valette) est attachée, quand elle crie le mot anton pour la première fois, celui-ci (Justin Blanckaert) pète un plomb et chiale sur elle. Sa rage est ranimée après, quand Loïc (Johan Libéreau) lui balance une pierre dans la gueule. Donc il y a plein de scènes comme çà qui permettent de mieux comprendre le passé du tueur, et ses actes. Mais là, comme je disais donc, tu rentres dans le cadre étriqué du film de commande, et c’est là où était la limite. Mais j’étais conscient de ces problèmes-là, ils étaient signalés avant le début du tournage. Et tu te rends vite compte en fait que l’ego devient le principal ennemi sur un tournage. Mais heureusement j’ai eu Gaumont, qui m’ont permis de réaliser certaines choses.

Comme le tournage en format scope en décors naturels, et sans trucages qui plus est. Bien t’en a pris car le résultat est… vertigineux !!
Gagner le droit de filmer en Scope fut un véritable combat. A la base on m’imposait le 1.66. Ce qui aurait été dommage car je n’aurai pas pu capter toute la beauté du paysage.

Tu as composé des tableaux magnifiques, et certains plans sont vraiment impressionnants.
Attends, tu tournes en décors naturels dans des paysages grandioses, t’as 120 mètres de vide, c’est magnifique ! A ce moment-là tu n’hésites pas à placer ta caméra dans les pires endroits.

Le montage cinéma correspond-t-il à ta vision du film ?
Ouais !

Totalement ?
Non ! (rires). Non du fait de ces scènes que j’ai dû malheureusement couper. Même si j’ai été appuyé par Gaumont, je n’ai pas pu les inclure dans le montage final.

Les retrouvera-t-on sur le DVD ?
Cela dépend du succès du film, et je l’espère oui. Il peut d’ailleurs y avoir de très bons bonus pour l’édition DVD…

Comment vois-tu le cinéma de genre français actuel ?
Les réalisateurs de cinéma de genre (et j’en connais une grande partie, chacun a lu le scénar de l’autre) sont avant tout des passionnés qui mettent leurs tripes dans leurs projets, parfois avec plus ou moins de réussite peut-être, mais en tous cas ce sont des gens qui ont eu le mérite, et je me permets de le dire pour l’avoir vécu car c’est très complexe, le mérite de FAIRE le film, déjà c’est quelque chose d’énorme. Et je trouve qu’en France, le cinéma de genre commence vraiment à se développer, ce qui est vraiment très bien. Il commence à avoir une identité du cinéma de genre français. Maintenant ce qui est difficile c’est que la survie du film de genre dépend du succès du précédent. "
La Horde" va bientôt sortir, et tout le monde le dit, si "
Vertige" et "
La Horde" ne marchent pas, on arrête le genre… "
Humains" n’a pas marché, et SOFICA, qui a partiellement financé humains et vertige, n’en a pas financé d’autres. Chaque fois, au-delà du succès publique ou artistique, il faut que le film marche sinon il n’y en aura pas d’autre derrière. Il y en a tellement peu qui sortent, c’est tellement difficile de les faire qu’on est en état de survie en permanence, ce qui est dommage puisqu’il y a une véritable identité qui commence à naître. Les compétences sont là, les réalisateurs savent manier la caméra, y a pas à chier ! Mais les budgets sont limités et les contraintes multiples, c’est donc pas évident d’y arriver. Mais ils réalisent des films pétris de générosité et d’honnêteté, et çà on ne peut pas le leur enlever.

Les résultats de "
Humains" ont donc dû t’angoisser.
Effectivement. Gaumont s’est demandé si les spectateurs français qui ont payé pour humains retourneraient deux mois plus tard payer pour un film similaire se déroulant dans le même cadre. Ce n’est pas évident, et c’est çà la vraie question. Mais bon, en une semaine on a déjà dépassé les scores d’humains, ce qui est donc encourageant.

Que penses-tu de l’exportation des réalisateurs français à l’étranger ? N’y vois-tu pas de danger pour la pérennité du cinéma de genre français ?
L’avantage principal de tourner aux US, c’est que tu as plus de moyens. Même si tu travailles dans le cadre d’un film de commande, je trouve personnellement que leurs scénarios sont très bien structurés. Après c’est plus ou moins original mais tu ne peux pas dire que tu te fais chier, à quelques exceptions près ils sont tous globalement réussis. Tu es du coup encadré par des producteurs qui connaissent très bien le genre car ils vivent là-dedans depuis des années, ce qui est top pour un réalisateur. Si mes propositions américaines se concrétisent, alors oui, bien sur, je serai ravi d’y aller.

Tu as donc reçu des propositions ?
Oui, mais rien n’a encore été validé. J’ai reçu des propositions de scénarios et de remakes, et plusieurs studios américains ont vu vertige. Après la promo du film, je vais y aller faire en quelque sorte un tour de piste. Mais je comprends ce que tu veux dire, qu’est-ce qui va se passer si tous les réals français déménagent ? Si j’en ai la possibilité, je souhaiterais quant à moi faire des films à l’Etranger tout en continuant à en faire en France. Je ne sais pas encore ce que je vais faire, mais une chose est sure, je ne ferai pas le même genre de films en France qu’à l’Etranger. Faire un film de genre comme celui-ci est quelque chose d’extrêmement complexe. Tourner vertige là-bas n’aurait peut-être pas été plus facile, mais j’aurai en tous cas bénéficié de plus de moyens. Le film aurait été certainement différent. J’aurais certainement eu autant de problèmes, mais ils auraient été ailleurs, et je pense que j’aurais peut-être été plus à l’aise avec les problèmes américains qu’avec les problèmes français.

Tu dis avoir été approché pour réaliser un remake. Que penses-tu justement des remakes ? Ne traduisent-ils pas en quelque sorte un manque d’inspiration ? Ton film est la preuve que l’on peut réaliser d’excellents métrages à part entière sans remaker à tour de bras…
Cela dépend. Si tu prends "
La Colline A Des Yeux 2006" ou "
La Dernière Maison Sur La Gauche 2009", c’est différent. Ils apportent vraiment quelque chose par rapport au matériau d’origine. Le remake de "
La Dernière Maison Sur La Gauche" est terrible !!! Alors c’est pareil, y a à boire et à manger mais franchement… T’as vu "
Massacre A La Tronçonneuse 2003" ? Et même la préquelle, c’est super bien fait, y a une énergie là-dedans, j’adore. Franchement, tu me proposes çà, je fonce ! Mais bon cela dépend de la liberté que le producteur va laisser au réalisateur, si ce dernier a quelque chose à dire, s’il possède un angle de mise en scène fort, ce qui était le cas pour la derniere maison sur la gauche, il a voulu faire quelque chose de très réaliste et cela a fonctionné. Et tant qu’il y aura çà, je pense qu’on pourra toujours faire des remakes. Si tu regardes bien, les films de genre sont tous calqués sur le même schéma. Après, c’est la capacité du réalisateur à éprouver un point de vue différent des autres. Si tu donnes un même scénario à cent réalisateurs, tu auras cent films différents.
Y a un truc que j’aurais adoré faire, c’est tourner en même temps la version normale du film et la version parodiée. J’aurais adoré faire la version comique de vertige en même temps. Tu sors le film original, et tu sors la parodie un mois plus tard. Cela n’a jamais été fait, et je suis sûr qu’il y avait moyen de faire quelque chose de vraiment sympa, le film d’horreur étant quand même le genre idéal à parodier. Vraiment, j’aurais adoré pouvoir faire çà.

Un dernier mot pour les lecteurs d’horreur.com ?
J’espère qu’ils auront l’occasion de voir vertige. Ce film a été fait avec beaucoup de passion et de générosité, j’adore les films de genre et j’espère qu’ils ne seront pas déçus !
MERCI A ABEL FERRY
Interveiw réalisé par Eric Palumbo