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L’obscur Sweeney Todd revient à Londres, rongé de noirs dessins : autrefois, il était alors Benjamin Parker, menant une vie paisible avec sa femme et sa toute jeune petite fille. Un bonheur qu’enviait le Juge Turpin, magistrat véreux qui s’empressa de faire croupir le jeune homme en prison, pour ensuite profiter de sa belle épouse. Après le suicide de celle-ci, Turpin recueillit la fille de Parker, l’enfermant à double tour et guettant fermement que la chenille devienne papillon pour enfin abuser de ses charmes. Reprenant son travail de barbier, Todd compte bien tailler la gorge du monstre qui a détruit sa vie au détour d’une ultime séance de rasage…



Voilà un bon moment que l’on avait perdu de vue le Burton "freaks" d’autrefois, avec une petite poignée de films mi-figue mi-raisin : un Burton mature et bien (trop ?) sage avec Big Fish, un Burton littéralement absent avec La planète des singes et un Burton tiraillé avec un Charlie et la chocolaterie tout de même bien sympathique. On pensait que le retour à l’animation allait régler tout ça, et il n’en fut rien : "les noces funèbres de tim burton" est un produit aussi beau que inoffensif, sorte de réponse molle à L’étrange Noël de Monsieur Jack.
Après un projet "BigFishien" apparemment mis de côté, l’annonce d’une adaptation de Sweeney Todd ne pouvait que réjouir, le petit génie y trouvant là un sujet en or : un barbier sanguinaire ivre de vengeance, trouvant le moyen de se venger de la haute société par la création d’une entreprise macabre et cannibale : on supprime les vilains aristos, et une fois à la trappe, ceux-ci sont transformés en délicieuse tourte à la viande, qui nourrira par la suite la populace !
Bref, le chocolat de Willy Wonka a mal tourné, et il est devenu rouge sang…comme l’annonce le générique absolument superbe.



Il est important de savoir que l’histoire de Sweeney Todd n’est pas uniquement issue de la pièce musicale de Stephen Sondheim, mais aussi d’une histoire vraie (!!), dont la parité serait anglaise voire… française ! Ainsi il existe bel et bien une affaire similaire datant du XIIIème siècle incluant donc meurtres au rasoir et recyclage des corps en pâté. Charmant…

Couramment adapté sur les planches, Sweeney Todd s’est vu également adapté sans chansons aucunes, comme en témoigne les versions de 1936, de 1998 (avec Ben Kingsley dans le rôle titre et connu chez nous sous le titre de "L’échoppe des horreurs") et de 2006 (avec Ray Scum Winston).
Burton n’est donc pas le premier à s’attaquer au mythe sanguinolent du barbier revanchard, bien curieuse variation du Comte de Monte-Cristo maculée d’hémoglobine, de rires et de larmes.



L’association Depp/Burton, on le sait, est clairement synonyme de réussite, et ici le film ne déroge pas à la règle : outre un casting idéal (Alan Rickman et Timothy Spall, à peine sortis du dernier Harry Potter sont détestables à souhait dans leurs rôles de salauds, Sacha Baron Borat Cohen en rival grotesque, amuse avant d’être finalement expédié et Helena Bonham Carter, inévitable muse de Burton, n’a plus rien à prouver), Burton n’hésite pas à s’entourer de Dante Ferretti pour les décors ("Salò et les 120 jours de Sodome", "entretien avec un vampire" ou "le nom de la rose", entre autres, à son CV quand même !) ou de Dariusz Wolski, le même chef-op ayant œuvré pour deux œuvres majeures du cinéma gothique des 90’s, à savoir "the crow" et "dark city".
Pas étonnant donc que le résultat final soit renversant, avec un Londres crasseux et sordide à souhait, avec ses rues tortueuses et ses personnages blafards évoquant l’expressionnisme allemand, ses asiles bondés, ses bals de dépravés, sa justice corrompue où l’on condamne des enfants à mort ( !) et ce ciel éternellement plongé dans l’obscurité, occasionnellement percé par un soleil blafard : un enfer noir évoquant tour à tour Gotham City, le Londres de "from hell" ou le New York de "Sleepy hollow" (tous deux avec Depp justement !) .

Côté musique, Elfman est évincé (la seconde fois après "ed wood"), la musique de Sondheim étant naturellement conservée. Une O.S.T alors un brin inégale (on est loin de la perfection de L’étrange Noël de Monsieur Jack), le style des chansons manquant alors de diversification…ce qui n’empêche pas certaines d’être tout de même de grands moments, comme ce dialogue chanté sur les différents types de viande humaines que propose la faune londonienne !
Mangez du prêtre ou du poète au dîner ce soir ?

Autant le dire tout de suite, les allergiques au genre auront beaucoup de mal, l’ensemble se composant à 80 % de chansons !



Dans sa quête vengeresse, Todd rappelle aussi bien le Pingouin (même haine envers la société et un caractère proprement haineux, mais cachant une mélancolie certaine) que Edward, Todd affirmant lui-même que ses deux rasoirs sont des membres à part entière. Un Edward malfaisant en quelque sorte, et qui taillade autre chose que de la glace…
Et puis derrière lui, il y a l’irrésistible Mme Lovett, piètre cuisinière, et folle amoureuse du barbier assassin. Une figure attachante et cocasse, traînant rêves et désillusions à la pelle ; à ce titre, sa rêverie sucrée et sirupeuse rappelle que Burton sait si bien marier le merveilleux et le ténébreux, avec la vision pittoresque de deux freaks perdus dans un décor enchanteur et policé à l’extrême.

La boule de haine et la perle d’amour : un couple maudit comme semble les affectionner Burton, de Edward et Kim, en passant par Catwoman et Batman. Anthony, le jeune mousse candide, et Johanna (adorable Jayne Wisener, qui n’est pas sans rappeler Christina Ricci dans "sleepy Hollow"), la princesse emprisonnée, auront droit à leur quart d’heure, avant d’être un peu délaissés, histoire de forcer davantage sur la noirceur abyssale du film, conduisant Sweeney Todd sur le chemin d’une tragédie d’amour et de sang, jusqu’au plan final qui en laissera plus d’un bouche bée. De là à trouver l’équivalent de la scène de la danse sous la glace d’"edward aux mains d’argent" n’exagérons rien…
Et du sang, parlons-en justement : si l’on comptait les décapitations dans "sleepy Hollow", Burton enchaîne ici les égorgements barbares et les têtes fracassées. Lorsque le coupe-chou se fait coupe-gorge, ça charcle sec, et l’on se croirait au théâtre du grand guignol voire dans un Chambara de la belle époque ! On apprécie, forcément.

Du "Dark Musical" (on n’en verra pas tous les jours !) emballant et inspiré, et sans aucun doute ce que le grand Tim nous a pondu de plus désespéré dans toute sa filmo. L’année commence bien…