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En France, dans les années 70, Lucie, une fillette est retrouvée hagarde et chancelante sur le bord de la route après son enlèvement survenu quelques mois plus tôt. Placée dans un hôpital psychiatrique, elle est persécutée et poursuivie par un être monstrueux. C’est là qu’elle se lie également d’amitié avec Anna. Une amitié indéfectible. Quinze années sont passées et Lucie pense avoir retrouvé la trace de ses anciens bourreaux. Arrivée sur les lieux, elle sonne à la porte, un fusil à la main…



Nous avions quitté le cinéaste en 2004 avec la sortie de "Saint Ange", œuvre poétique et empreinte de nostalgie. Ici, Laugier se dévêt de toutes références pour ouvrir son coeur dans une réalisation personnelle et insensée, ô combien rassurante : libre de création.
Je ne ferai pas durer le suspense plus longtemps : Martyrs est un film important qui vous bouscule, vous frappe en plein visage et laisse quelques marques indélébiles à l’âme, en prime.
Parce qu’il n’est jamais facile de laisser aller ses sentiments aux yeux de tous, il l’est encore moins de les coucher sur papier sans prise de risques.

Martyrs place la barre très haut dès les premières images du film, ne laissant guère de place à notre repos, avec l’explosion d’un tabou social assumé : une famille bourgeoise bien propre sur elle, une villa à l’architecture clinique et irréprochable, noyée au cœur d’une verdure apaisante ; l’image parfaite d’une peinture académique précieuse dans notre société pourtant si imparfaite. Et Laugier va craqueler les couleurs en dégommant un par un tous les protagonistes de cette réalité sociale abusive. Dix minutes de pure folie où Lucie va saigner outrageusement la maison et ses habitants. La messe semble dite fut ma première réflexion, mais l’intelligence du scénario n’en finira pas de me blesser. Nous partons dans l’inconnu qui va s’avérer monstrueux mais indispensable pour comprendre la raison de cette épreuve cinématographique.



La folie en toile de fond s’invite peut-être dans les yeux de Lucie : est-elle réellement en train de vivre tout cela ? Le monstre qui la poursuivait il y a quinze ans est-il bien vivant et toujours présent comme elle le prétend ? Névrose ou réalité ? Deux mondes parallèles à l’image du film scindé en deux territoires au cœur de la villa : l’habitacle familial au design soigné et parfaitement confortable ouvrant sur une trappe qui nous conduit dans un long couloir aseptisé. Les parfums antiseptiques s’arrêtent là. S’ouvre alors la terre battue de l’enfer. Comme un placenta libérateur. En Australie, l’enfouir au pied d’un arbre est un signe de prospérité, souhaitons au film les mêmes vertus.

Etre martyr, c’est devenir témoin d’un événement; accepter la souffrance et la mort pour témoigner de sa foi. Parler du long périple qui mène à un tel statut relève du voyeurisme, diront les détracteurs. Il sera plus juste de dire que le parcours d’Anna relève d’une exécution lente et traumatisante. Est-elle assumée ? A-t-elle vraiment le choix ? Autant de questions qui vous mèneront au bout de la route. La violence graphique et (surtout) psychologique sont telles qu’il est impossible de passer outre. Aucun voyeurisme donc dans tout cela, juste se poser la question de savoir si accepter une telle souffrance relève du divin ou du courage ?



Inutile donc de trop dévoiler le déroulement de l’histoire car Martyrs doit rester une expérience cinématographique personnelle et sensorielle. Et en toute franchise, il se vit et ne s’explique guère. Reste à vous jeter en pâture quelques poussières de la geôle expérimentale : scarifications décapantes, retrait de chevilles vissées dans la tête, absorption de repas douteux et tabassage particulièrement éprouvant. Tout cela n’est pas gratuit, tout cela porte un sens pour quelques bourreaux avides de révélation. Une peinture sanglante et sensorielle du fait de Benoit Lestang, maquilleur de génie qui vient de nous quitter tragiquement. Son travail est magnifique et contribue grandement à la réussite de l’ensemble, tout en portant les deux actrices criantes de vérités de bout en bout.



Il vous reste à prendre du temps : le temps d’accepter chaque image qui va vous être proposée et ce, sans porter de jugement instinctif qui pourrait vous empêcher d’appréhender la fin de l’histoire. Et si tout comme moi les larmes vous montent parfois aux yeux, sachez les apprécier pour y réfléchir lorsque la lumière rejaillira dans la salle.

Avec Martyrs, Pascal Laugier accouche d’un film en colère qui reflète en partie la violence sociale de notre époque : un diamant, organiquement brut. Le dernier mot sera pour Morjana Alaoui (Anna), s’adressant à son père dans la salle le soir de la projection du film : "N’oublie pas, Papa, ce n’est que du cinéma". Et quel cinéma !








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