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Au milieu du Pacifique, un cargo japonais transportant du poisson est coulé par une chose inconnue. Au Panama, des empreintes de pas géantes sont découvertes, et se révèlent être hautement radioactives. Au large de la côte Est des Etats Unis, des bateaux de pêche sont entraînés vers le fond. Quelque chose se rapproche de New York, quelque chose d'énorme. Scientifique travaillant sur les effets des radiations sur les vers à Tchernobyl, le Docteur Nick Tatopoulos est enrôlé par l'armée pour étudier ce nouveau phénomène. Dans le même temps, des français semblent très intéressés par l'affaire. Bientôt, tous feront face à Godzilla, une créature gigantesque née de l'exposition d'un oeuf d'iguane aux radiations dégagées par les essais nucléaires français en Polynésie...



Critiquer le Godzilla de Emmerich n'est pas chose aisée, puisqu'il me faut me placer sous deux angles différents: d'abord le bon gros blockbuster américain à la Emmerich, où ça n'arrête pas une seconde entre les explosions, les poursuites et les rebondissements ; ensuite, le remake, ou plutôt l'adaptation pour les Etats Unis de "Godzilla", le célèbre monstre japonais. Car après 22 films et un peu plus de 40 ans, la saga n'est pas au mieux financièrement, l'ère Heisei, commencée avec "Le Retour de Godzilla (1984)" et terminée avec "Godzilla vs Destoroyah" en 1995, n'ayant jamais, malgré la qualité satisfaisante de la plupart des épisodes, réussi à atteindre des sommets au box office. La Toho accepte l'offre américaine de réaliser quelques épisodes mettant en scène le monstre, lui permettant ainsi une reconnaissance encore plus grande, tout en promettant de respecter bon nombre de points. Il faut dire que les Etats-Unis sont friands de monstres géants, depuis l'ère post-Hiroshima avec les films sur lequel a officié Harryhausen ou ceux mettant en scène des insectes gigantesques. Godzilla et ses compagnons s'y sont eux-mêmes très bien exportés, bien que souvent les films japonais aient été remontés pour satisfaire le public.

Le projet fut d'abord confié à Jan de Bont (Speed, Twister), et devait voir Godzilla affronter un autre monstre de la saga, King Ghidorah ("Ghidorah le monstre à trois têtes", entre autres), ensuite remplacé par un nouveau monstre, le Gryphon. Les deux créatures devaient s'affronter en fin de film dans New York, donnant ainsi un script assez proche de l'esprit d'origine. Jugé trop cher, le projet fut abandonné, et après des rumeurs concernant James Cameron ("Terminator", "Aliens le retour"), Tim Burton (fan de kaiju eiga, comme le montrent les nombreux clins d'oeil dans ses films, comme "Beetlejuice"), Joe Johnston ("Jumanji", et plus tard coupable de "Jurassic Park 3") ou encore Paul Verhoeven ("Starship Troopers", "Robocop"), le projet atterrit dans les mains de Roland Emmerich et Dean Devlin, forts de l'écrasant succès commercial de "Independence Day", et acceptant un budget moitié moins élevé que de Bont. Emmerich, avouant ne pas aimer le "Godzilla" de 1954, décidera alors de donner sa propre vision du monstre, et donnera ainsi des directives très particulières au créateur de monstres Patrick Tatopoulos ("Underworld", "Bram Stoker's Dracula") dans le design du monstre : ce dernier doit être capable de courir vite, et sa couleur doit être adaptée au milieu urbain pour lui permettre de se cacher.



Passons maintenant, après ce rapide coup d'oeil à l'origine du projet, au film en lui-même. Dans les premières secondes, la Marseillaise se fait entendre, et on nous indique que nous sommes en Polynésie française, plus précisément à Mururoa. Pour ceux qui l'ignoreraient, il s'agit du lieu où le président Chirac a autorisé des essais nucléaires après 1995. Nous assistons donc à l'explosion d'une bombe atomique dans l'océan, images d'archives qui nous sont donc présentées comme étant française (il s'avère qu'en fait, ces bandes sont bel et bien américaines). Toujours est il que la caméra nous montre ensuite des reptiles, apparemment des iguanes marins, et effectue un zoom sur les oeufs de ces derniers. Le message est évident: les oeufs ont été irradiés, et les français en sont la cause! Exit donc la responsabilité américaine imaginée par Ishirô Honda en 1954, Emmerich préfère mettre hors de cause les Etats-Unis dans les origines du monstre! Mais nous verrons que cette manoeuvre colle finalement aux besoins du scénario de Dean Devlin. Des années plus tard, alors que le Dr. Tatopoulos (hommage au designer de la créature donc) travaille sur le site détruit de Tchernobyl, il est embarqué par l'armée pour étudier des événements étranges. Une créature gigantesque semble en effet se diriger vers les Etats Unis, et laisse une signature radioactive. Notons la bêtise de la paléontologue de service, osant avancer que les traces sont dues à un Theropoda Allosaurus (un dinosaure carnivore d'une dizaine de mètres de long), alors que ce dernier tiendrait dans une des empreintes retrouvées... Enfin bon, le réalisme scientifique n'est pas vraiment de mise dans le film, et ce n'est de toute façon jamais l'intérêt de Emmerich.

Les premières attaques de la créatures sont furtives, et on n'en voit presque rien, si ce n'est des griffes ou une queue, avant son arrivée à New York, qui se fait dans une scène particulièrement réussie: approchant sous l'eau, créant une immense vague, Godzilla ne laisse apparaître que ses deux écailles dorsales, qui s'approchent du quai tels deux immenses ailerons de requin. La scène est saisissante, de même que la séquence qui suit, montrant le sol trembler sous les pas du monstre, déclenchant les alarmes des voitures et faisant tomber les humains. Là encore, Godzilla ne nous est montré que partiellement, ou de façon trouble, jusqu'à la célèbre rencontre avec le caméraman, image aperçue dans toutes les bandes annonces et les trailers. On s'aperçoit alors que la créature est bien différente de son homologue japonais. Là où ce dernier se dressait droit, dans une posture humaine, la version de Tatopoulos se veut plus animale, presque dinosaurienne. Il adopte des traits à plusieurs reptiles, parmi lesquels l'iguane évidemment, mais aussi le crocodile, le varan... Une créature vraiment belle, et très bien mise en images par des effets spéciaux de grande qualité, qui s'en donnera à coeur joie pendant les quelques séquences de destructions et de poursuites qui ponctueront le film: New York ne sera vraiment pas épargnée, et ses bâtiments historiques non plus : le Fulton Fish Market, le Chrysler Building, le Flat Iron Building, le Madison Square Garden, le pont de Brooklyn, Central Park... C'est une véritable visite touristique que nous propose le reptile géant dans les rues de New York.



A côté de l'aspect "monstre géant", Emmerich et Devlin développent un scénario qui n'a pas grand chose d'original: les éternelles divergences de points de vue entre politiciens qui veulent minimiser la situation et arriver à une issue joyeuse en vue des prochaines élections, les militaires qui veulent tout faire péter et les scientifiques qui veulent étudier, les espions étrangers, les journalistes sans morale... Tout ce beau monde est classique dans ce genre de film, mais on ne peut s'empêcher de voir chez Emmerich un côté parodique évident. Ainsi, les français, menés par un Jean Reno fatigué, ont tous un prénom composé commençant par Jean ! Et au travers de notre culture, le réalisateur va également gentiment écorner les Etats Unis: bouffe dégueulasse, café dégueulasse, et quelques clichés comme le chewing gum ou Elvis Presley. Et si certains ont vu dans ce film un côté anti-français avec la responsabilité rejetée sur nos essais nucléaires, ce serait oublier que finalement, ce sont les français qui sauveront New York alors que l'armée américaine échouait dans tout ce qu'elle entreprenait... ou que finalement, le personnage joué par Jean Reno est de loin le plus sympathique de la galerie.

Mais là où Emmerich tentera d'apporter une "originalité" à son film, c'est dans la dernière demi-heure. Pour ne pas gâcher la surprise à ceux qui liraient ceci sans avoir vu le film, je vais me contenter de dire que c'est la partie insipide du film. Autant je trouve le film sympathique, autant ce passage, pâle copie de la trilogie "Jurassic Park" ou même des "Carnosaur" est pénible à suivre. Très mal filmé, très mal scénarisé, trop banal et tournant en rond, ce moment tire incontestablement le film vers le bas, et entraînera avec lui la dernière course poursuite, qui ira de maladresses en incongruités, en passant par le ridicule et l'incohérent, au nom du spectaculaire. Pourtant, une image se démarque de tout cela : Godzilla émergeant du Madison Square Garden en flammes, tel un phoenix renaissant de ses cendres.

Godzilla sera d'ailleurs le personnage le plus crédible du film. Aucun acteur ne semble vraiment concerné, et surtout pas le très fade Matthew Broderick, dans le rôle principal du Dr Tatopoulos (au passage, le nom du personnage est l'occasion de situations humoristiques qui tombent systèmatiquement à plat), ou l'inintéressante Maria Pitillo, qui incarne une non moins intéressante Audrey Timmonds, jeune journaliste un peu cruche qui se fait marcher sur les pieds mais qui s'affranchira au fil du film... Comme je le disais plus haut, c'est finalement notre Jean Reno national qui s'en tire le mieux, dans ce qui est pourtant une de ses plus mauvaises performances. Il cabotine un max, use et abuse de son regard endormi et de son sourire qui sonne faux, et nous improvise une imitation de l'accent américain à couper au couteau! Les seconds rôles sont soit transparent, soit trop investis, comme le personnage du maire ou celui du caméraman, toujours à la recherche de la mimique ou de la répartie qui tue!



En résumé, en tant que tel, ce Godzilla sauce américaine est un film très agréable pendant plus d'une heure, pour peu que l'on aime un minimum les blockbusters américains et qu'on ne vienne pas avec son cerveau. Evidemment, en bon Emmerich, le film a une foule de détracteurs, qui lui reprocheront sa bêtise, son côté prévisible et commercial. Mais c'est surtout chez les fans du monstre Japonais que la réaction fut hostile. En effet, beaucoup y ont vu une insulte à la saga d'origine, Kenpachiro Satsuma, acteur jouant Godzilla entre 1984 et 1995, quittant même furieux la salle lors de la Première, s'exclamant "c'est n'est pas Godzilla, ça n'en a pas l'esprit !!!". En effet, ce Godzilla ressemble bien peu au monstre atomique japonais. Alors que les américains avaient promis à la Toho de respecter toute une série d'éléments, Emmerich n'en fera finalement qu'à sa tête. S'il n'oublie pas de glisser rapidement que le véritable nom de la bête est "Gojira", il apparaît physiquement différent, et le monstre a surtout perdu la plupart de ses aptitudes extraordinaires: au revoir le souffle atomique, au revoir la régénération, au revoir la résistance extrême. Pire! Alors que Gojira est une créature qui ne recule jamais, et surtout pas devant l'armée, le monstre numérique de Tatopoulos est un animal craintif, fuyant au moindre ennui! Un véritable blasphème donc, pour des fans qui renommeront la créature GINO (comprenez "Godzilla In Name Only"), Fraudzilla ou Deanzilla, et la Toho, qui renommera officiellement le monstre Zilla, enlevant le préfixe God ("Dieu"), tout un symbole! Cette haine transpirera au Japon à travers plusieurs kaiju eiga, comme au détour d'une boutade dans "Godzilla, Mothra and King Ghidorah : Giant Monsters All-Out-Attack" (selon laquelle un gros lézard a attaqué New York, et les américains l'ont confondu avec Godzilla), ou plus radicalement par l'humiliation de Zilla dans "Godzilla : Final Wars". Du côté de la Daiei, concurrente de la Toho, on s'amuse même à narguer ces derniers dans "Gamera 3 : la revanche d'Irys", en reprenant le plan signature de "Independence Day" (le mur de feu qui détruit tout), en remplaçant les voitures par des êtres humains! Enfin, la réalisation de ce GINO en effets numériques en lieu et place du traditionnel suit-motion achèvera d'alimenter la haine envers cet opus. Une haine plus portée sur la différence entre l'original et le remake que sur les véritables qualités du film donc...

Le Godzilla américain n'est donc pas un mauvais film (même s'il est rare d'entendre cette phrase de la part d'un fan de kaiju eiga comme moi). Agréable à suivre et rythmé, à l'exception de la dernière demi-heure, son plus gros défaut semble finalement d'être associé à deux noms: celui de Roland Emmerich, réalisateur souvent décrié, et celui de Godzilla, avec lequel finalement il n'a rien en commun, et qui lui attire la foudre de la communauté de fans du monstre japonais. Japonais qui réagirent rapidement d'ailleurs. Alors que la saga devait prendre une pause jusqu'en 2005, laissant des monstres comme Mothra faire patienter les fans, le monstre sera, pour laver l'affront américain mais aussi contrer l'offensive de la Daiei avec l'excellente trilogie Gamera de Shusuke Kaneko, ressuscité dès 1999, avec "Godzilla 2000", inaugurant une nouvelle ère dans la saga de Godzilla, l'ère Millennium.