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Alors que l'extrême droite est sur le point d'arriver au pouvoir, de jeunes banlieusards commettent un braquage. Poursuivis par des flics hargneux, les membres de la bande dépassent la "frontière" de leur propre violence. Ils s'enfuient en voiture et débarquent dans une auberge perdue en pleine forêt, à la limite de la "frontière" luxembourgeoise...



Cinq années se sont écoulées depuis "haute tension". L’excitation était à son comble, et les fans d’espérer légitimement un renouveau français du genre. Il y eut bien "la colline a des yeux 2006", honnête second devoir d’Aja, puis le surestimé "à l’intérieur", mais depuis pas grand chose à se mettre sous la dent dans l’hexagone.

Le rendez-vous est pris au Club 13 en haut des Champs Elysées pour l’avant-première. Un Club-restaurant en sous-sol avec sa salle de cinéma attenante. Je me vautre dans l’un des énormes fauteuils en cuir moelleux couleur chocolat disséminés dans la salle et jette un coup d’œil sur la couverture du dossier de presse. J’ai pour habitude de ne jamais les lire avant le visionnage d’un film pour garder toute mon objectivité et ne pas me laisser influencer par les propos relatifs aux interviews ou autres scènes de tournage. Et quel plaisir lorsque la lumière se rallume, et que l’on reste assis pour lire, de découvrir si oui ou non le devoir vous semble accompli. Vous ne m’avez pas menti Xavier.

Bien évidemment, l’influence de "massacre à la tronçonneuse" est évidente et assumée par le cinéaste qui n’a jamais caché l’importance de ce film su son propre travail. Mais ce ne sera pas la seule, et nombreux seront les clins d’œil à des œuvres récentes ou plus éloignées.
La société française va mal, plombée par une avancée du Front national : un chaos dans lequel Gens choisit de balancer ses jeunes personnages afin de les confronter à leurs propres dérives. Un propos social et politique, qui n’est pas sans rappeler dans la forme, un certain Romero et son "zombie", ou plus récemment "le territoire des morts".



Gens réussit à imposer un scénario solide et une cohérence à son propos. Confronter de la petite racaille parisienne à une famille néo-nazie aurait pu rapidement nourrir de stupides clichés, mais le résultat final s’en défend : une identification difficile mais non exempte de compassion. Quant aux bourreaux, loin de moi l’idée de cautionner leurs actes, hormis certains, dépassés par leur propre existence au sein de la cellule familiale. Il y a du cœur dans le ventre du cinéaste et cela se sent. Le survival ne se doit pas d’être uniquement une surenchère dans le gore ou la bataille ; encore faut-il le faire intelligemment et monter en puissance. Et c’est bien là le pas que Frontière(s) réussit à franchir.
La grande satisfaction du film réside dans la facilité à suivre le parcours de chaque protagoniste, le pourquoi de son existence et sa propre identité. A ce jeu, le quotidien de nos victimes se résume à une réalité sociale comprenant : le vol, la drogue, les armes, mais pas seulement. Il y a aussi de l’amour entre eux, de l’amitié, du soutien, et une envie irrépressible de prendre le même chemin pour réussir ensemble. Une vie de potes discutable certes, mais qui s’avèrera méritante.
Face à eux, la famille néo-nazie n’est pas en reste : au-delà de leur violence affirmée et mise en pratique, le souci de la descendance reste une priorité ; leurs funestes tortures et autres barbaries restant un passe-temps purement idéologique. La nature de chaque membre qui compose cette famille est fort réussie : ils sont tous déviants psychologiquement et sexuellement. Une mention spéciale au grand acteur de théâtre qu’est Jean-Pierre Jorris en père fasciste absolument terrifiant et à Patrick Ligardes (qui joue le fils aîné et préféré), proprement hallucinant dans l’incarnation d’une folie toute contenue. Pour le reste du casting, on notera l’interprétation "tranquille" de Samuel Le Bihan, tandis qu’Estelle Lefébure, dont le rôle n'est pas sans rappeler Sheri Moon Zombie ("la maison des 1000 morts", "halloween 2007") a bien du mal à trouver une quelconque crédibilité. Deux vérités sociales différentes dans leur éducation mais qui se retrouvent dans le dépassement de leur violence personnelle, initiée par une excitation instinctive.



AVERTISSEMENT DE LA COMISSION DE CLASSIFICATION : ce film accumule des scènes de boucherie particulièrement réalistes et éprouvantes . Tels sont les mots inscrits sur l’affiche du film avec pour tout visuel une enfant hagarde tâchée de sang. Le texte n’était pas franchement utile, relayant des reproches parmi les fans bien avant la sortie du film, estimant le propos racoleur. Mais qu’en est-il du contenu sur le propos vendu ? Tout d’abord les références à des films majeurs sautent aux yeux tout le long du métrage. Non pas pour imiter, mais pour rendre un véritable hommage à certains artisans de l’horreur. Ainsi, vous ne manquerez pas d’apercevoir des clins d’œil à "the descent" (le côté claustro du tunnel et les créatures planquées dans le fond de la mine), "hostel" et "misery" pour les tortures au plus près du corps humain, à Rob Zombie et son "the devils rejects" (Estelle Lefébure et les armes à feu en général) et j’en passe, vous laissant découvrir par vous même d’autres surprises. Mais c’est bien de "massacre à la tronçonneuse" dont Gens est amoureux : le long périple dans le tunnel et son apparition finale nous rappelle inévitablement Gunnar Hansen refermant la lourde porte d’acier sur sa première victime.

En termes de violence à proprement parler et d’images chocs, Frontière(s) respecte sa promesse affichée : équarrissage, égorgements, cannibalisme, tortures, découpage à la scie ou autre hachoir, le métrage regorge d’hémoglobine ajustée tout au long du périple. Même les coups plus basiques font mal, qu’ils soient assénés de la main ou du pied, portés à coup de crosse ou de couteaux, chaque blessure empoisonneun peu plus chacun des personnages : les uns dans leur dignité, les autres dans leurs chances de survie. Mais l’âpreté des images n’existeraient pas sans le soin apporté aux décors et autres couleurs : l’ocre tutoie le noir pour crasser la pellicule, inondée d’un rouge sombre et poisseux. Tout juste quelques robes initialement blanches sont là pour nous rappeler qu’il existe peut-être une échappatoire dans les deux camps.



Présenté comme le "massacre à la tronçonneuse" français (par quelques critiques friands de sensations) avant même que le film ne soit tourné, Frontière(S) ne doit en aucun cas se poser comme une réponse. Hormis les têtes d’affiche, le jeune casting se révèle formidable (Karine Testa et Maud Forget en tête), la mise en scène s’avère réfléchie et pointilleuse (notamment dans le soin apporté aux visages) et surtout, Xavier Gens nous montre une vraie générosité en terme d’action mais également dans la mise en avant de certains tabous.
La violence et la sensibilité sont elles compatibles ? Oui : à l’image du réalisateur qui n’oubliera pas de remercier l'un de ses proches récemment disparu. Merci.