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"Le prix du danger" est le nouveau jeu de la chaîne de télé CTV. Un homme doit rejoindre un endroit secret en évitant cinq hommes, venus pour le tuer. S'il réussit, il empoche la somme d'un million de dollars. C'est le pari fou que va tenter François Jacquemard, chômeur de son état, devant près de 200 millions de spectateurs attirés par l'odeur du sang.



Message à caractère informatif : Les émissions de télévisions peuvent entraîner une mort rapide et douloureuse.

Si le prix du danger date de presque trois décennies, il n'en demeure pas moins un film étonnamment actuel par sa thématique et son acharnement à dénoncer les travers de la société du spectacle, représenté ici par le média de masse qu'est la télévision.
Pourtant, le prix du danger appartient au passé, un passé cinématographique où des réalisateurs trouvaient encore le moyen de faire financer des films non politiquement corrects, sans concession et pour tout dire citoyens.
Sans tomber dans l'expression commode du "c'était mieux avant", on ne peut que constater combien ce type de métrage manque aujourd'hui au cinéma populaire et au cinéma tout court.

L'oeuvre d'Yves Boisset est celle d'un personnage pleinement engagé, incarnation d'un cinéma dit de gauche. Scrutateur des bassesses de ses compatriotes, dénonciateur des dérives de la société, défricheur acéré des bas-fonds de la société, il a depuis près de vingt ans abandonné le cinéma de manière plus ou moins contrainte et forcé, victime du politiquement correct, de l'absence de possibilité de financer des films sur des sujets sensibles et pour tout dire d'une forme de mise sur liste noire d'un de plus grand trublion du cinéma français.


Quoiqu'il en soit on peut toujours se replonger dans certains de ses vénéneux long-métrages et notamment :
"Un condé" (1970 ) dénonciation froide et cruelle des violences policières de l'époque, "L'attentat" sur l'affaire Ben Barka, "Dupont Lajoie" auscultation du racisme ordinaire de français moyens ou encore "Radio Corbeau" sur les affres de la dénonciation épistolaire dans un petit village.



Jamais édité en DVD, considéré à sa sortie comme une insulte à la télévision et à ceux qui la font , mis à mal par une grande partie de la critique institutionnelle, quasiment invisible sur les chaînes hertziennes à fortes audiences ( il est vrai que cela équivaudrait à scier la branche sur lequel la plupart sont assises), le film d'Yves Boisset se révèle, au fur et à mesure des années qui passent, prophétique sur les dérives de la télé-poubelle, de la télé-trash, de la télé-réalité. Tapant fort, jusqu'à l'outrance, il démonte, démystifie, dynamite les raisons du succès de ce type de programme, entre appât du gain, voyeurisme malsain, cynisme et abêtissement des masses dans le but de libérer du temps de cerveau disponible pour le plus grand profit des marchands du temple (pardon, des publicitaires).

On pourra toujours reprocher à Yves Boisset de diriger tout son monde avec la grâce d'un bulldozer dans un magasin de porcelaine, de caricaturer à l'extrême tous les personnages, voire de manquer de souffle narratif dans la dernière partie du film (on y reviendra), celle du jeu proprement dit, voire de faire preuve de paranoïa.
Mais ce serait oublier un peu vite que c'est le propos du film d'être outrancier. Nous sommes, en effet, en face d'une fiction, d'une dystopie (le contraire de l'utopie) science fictive à la manière d'un "Soleil Vert" ou d'un "Rollerball", dont le but premier et de mettre en garde contre les potentielles dérives futures de la société en s'appuyant sur ce que l'on observe dans le présent.

En regardant certaines émissions de la télévision actuelle et en les comparant avec la vision de ce film de 1982, on ne peut que, hélas, constater à quel point il touche souvent juste.
Si l'on excepte le fait que spectacle télévisuel du long-métrage consiste, in fine, à tuer un être humain, chose encore inimaginable aujourd'hui (mais parierait-on sur son impossibilité dans le futur ?), tout le reste semble cohérent avec ce que l'on peut supputer de ce qui se passe dans les hautes sphères médiatiques et politiques de nos beaux pays civilisés.



Le cynisme semble t-il illimité des dirigeants de la chaîne CTV n'ayant d'autres buts que de faire de l'audience et de se remplir les poches. Les accointances avec le pouvoir politique qui soutiendrait de manière souterraine ce type de jeu dans le but de calmer les citoyens en leur ôtant toute possibilité de réflexion critique (le fameux temps de cerveau disponible ?)
L'incroyable pouvoir de la télévision sur les masses moutonnantes qui peut mentir éhontément sans aucun contrôle citoyen. La déliquescence sociale, en toile de fond, avec des chômeurs ou des marginaux n'ayant comme ultime recours que de tenter leurs chances dans un jeu mortel afin de sortir de leur misère. Un présentateur télé qui use et abuse à merveille d'un populisme bon teint. Un assouvissement des plus bas instincts de l'être humain...Ad nauseam.

Spoilers.

Si l'on appréciera sans doute la savoureuse justesse du propos, on devra néanmoins constater que le film va s'essouffler de lui-même au fil des minutes. Il démarre tellement fort dans sa vitupérante attaque contre les médias, il hurle tellement fort ses anathèmes à grand renfort de dialogues cyniques savoureux, que le prix du danger semble avoir tout dit ou presque au bout d'une grosse demi-heure. La suite ne fera que reprendre les mêmes thèmes et même arguties, rythmée par le jeu en lui-même, jeu qui occupe les 40 dernières minutes du métrage et qui ne fera finalement qu'enfoncer le clou de la dénonciation entre courses poursuites, coups de gueules du personnage que joue Gérard Lanvin, mise en lumière de la scénarisation de l'émission et trucage "nécessaire" de celle-ci. La fin est un peu décevante, mais bien difficile de conclure un tel film et puis elle reste cohérente avec ce qui a précédé.

Signalons, enfin, que le scénario s'appuie sur une courte nouvelle de 1958 (The prize of péril) du grand auteur de science-fiction Robert Sheckley et non pas comme on le lit parfois du roman "Running man" de Stephen King qui, lui, date de 1983 et que l'on peut considérer comme largement inspiré (pour être poli) par la nouvelle.
Quand au film "Running man" de 1987 avec Schwarzenegger, il n'est qu'un plagiat américanisé, donc débarrassé de toutes traces de dénonciations au profit de l'action,de quelques phrases comiques et du musculeux Schwarzy, du film français. Un long procès aboutira d'ailleurs à une condamnation en 1997.



Co-écrit par Yves Boisset lui-même et un certain Jean Curtelin, "le prix du danger" recèle quelques bijoux de phrases sarcastiques qui font mouche à tous les coups ou presque. Surtout qu'elles sont portées par un casting quatre étoiles, Gérard Lanvin en chômeur pris au piège de sa propre ambition, Bruno Cremer en patron de chaîne immoral (qui a dit pléonasme ?) , Marie-France Pisier en productrice de l'émission ayant abandonnée ses aspirations de jeunesse au profit de l'argent facile, Jean-Claude Dreyfus en tueur brutal et surtout un Michel Piccoli immensément génial en présentateur télé magnifique de causticité cynique.


Un pamphlet contestataire, une fable fantastique inquiétante, un discours volontairement cynique sur l'évolution amorcée par la télévision au début des années 80, une oeuvre qui fait de plus en plus froid dans le dos. Le message qu'a voulu donner le réalisateur à la sortie du film restant d'actualité : "montrer comment des gens peu scrupuleux peuvent amener des citoyens normaux à faire n'importe quoi pour de l'argent, y compris à jouer leur vie pour un spectacle."
Prophétie ? délire gauchiste ? A vous d'en juger.






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