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Quelques mois après le succès de la série télévisée "Twin Peaks" dont il fut le co-créateur ( avec Mark Frost) et pour un bon nombre d‘épisode le réalisateur, David Lynch replonge dans l'univers trouble, fantastique et envoûtant de cette petite ville du nord-est des USA, pour nous conter les sept derniers jours de la ravissante et épineuse Laura Palmer avant sa mort (mort qui est le point de départ de la série télévisuelle). Loin de proposer une vulgaire et inodore préquelle capitalisant sur de bonnes audiences télévisuelles, Lynch réalise un film iconoclaste qui perdra en route une grande partie des fans de la série refusant de le suivre sur les chemins tortueux, énigmatiques et souvent violents qu'il fait prendre à son métrage en ressuscitant à posteriori Laura Palmer. La vision de la série n'est donc en rien une condition sine qua non pour pénétrer dans ce monde, si ce n'est le plaisir de retrouver un univers et des personnages connues. Le film fut donc injustement boudé par les spectateurs et par une majeure partie de la critique, incapable bien souvent de suivre les méandres Lynchéens lorsque celui-ci décide de s'affranchir de toutes contraintes cinématographiques classiques pour nous plonger dans un univers ou le rêve se mêle et s'entrechoque avec la réalité dans une non chronologie voulue par l'auteur mais difficile à appréhender de manière simplement intellectuelle.



Comme pour provoquer une instabilité qui sera celle régnant dans tout le métrage, le film s'ouvre loin de Twin Peaks et de Laura Palmer par la découverte du corps d'une jeune fille : Térésa Banks, emportée dans un linceul de plastique par le courant, puis par l'enquête de deux inspecteurs du FBI ( Chris Isaak et Kiefer Sutherland ) dans la ville de Deer Meadow. Ville qui est le contrepoint parfait de par sa médiocrité avec la chaleur ( toute factice certes ) de celle de Twin Peaks. Deer Meadow est triste, sale, dépressive, sans avenir, tout comme l'était Térésa Banks dont le corps n'est demandé par personne ( contrepoint là aussi avec la stupeur provoquée par l'annonce de la mort de Laura Palmer sur une grande partie de la population ). Rythme lent, personnages amorphes, l'antithèse de ce qui va suivre.
Après avoir inséré le fantastique et fait pénétrer dans l'intrigue les personnages et les lieux "oniriques " ( La chambre rouge, le nain, Bob, la vielle femme, le gamin masqué, le décalage des voix etc.), nous voilà à Twin Peaks avec son fameux panneau et son générique bien connu. Le cadre y est en apparence idyllique, les filles sont belles, les hommes aussi, tout le monde semble heureux, mais à regarder de l'autre côté du miroir, on trouve toujours les pires horreurs et Laura est en train de le traverser.
Inutile d'en dire plus, d'abord pour ne pas gâcher outre mesure la vision du film et ensuite car toute tentative de résumer deviendrait follement improbable. Sachez seulement que les situations banales de la vie courant s'entremêlent a des rêves, des visions du futur, du passé, d'ailleurs, que le romantisme peut laisser rapidement place à la violence la plus crue et la plus brutale. Laura Palmer étant au centre de tout et nous fait basculer avec elle dans l'hystérie métaphysique qui la brûle de l'intérieur.
Un voyage sous acide dans l'inconscient de Laura Palmer ?,de Bob l'entité diabolique ? de Lynch ?, du spectateur ?.



"Fire walk with me", le feu marche avec moi, ce message trouvé par l'agent Dale Cooper ( Kyle Mc Lachlan, que l'on retrouve dans d'autres film du réalisateur : Dune, Blue Velvet) est le message crypté qui sous-tend tout l'édifice du métrage et qui personnalise la personnalité hybride de Laura Palmer, qui à trop s'approcher de l'indicible s'y est brûlé les ailes, ce feu qui consume et qui broie nous est renvoyé avec régularité dans la bouche de divers personnages :
"Ce genre d'incendie, une fois commencé, est difficile à éteindre", " De plus en plus vite. Pendant un moment, on ne sent rien. Puis on s'embrase en explosant, pour toujours ".
Structurellement, Lynch revient à ses premiers amours : Eraserhead film de 1977, où la discontinuité, la non-cohérence apparente, le travail sur le son, l'onirisme, les jeux de pistes, les énigmes sont déjà là, mais aussi dans une certaine mesure on peut aussi en voir les prémices dans son "Blue Velvet" où l'étrangeté ne cède en rien à la violence. Structure démultipliée dans ses futures oeuvres : "Lost Highway", "Mullholand Drive" et surmultipliée dans son dernier "Inland Empire".



L'interprétation tire encore un peu plus le film vers le haut. Sheryl Lee (Vampires, Sailor et Lula), dans le rôle de sa vie, parvient à donner corps, chair et sang au personnage de Laura Palmer, petite fille qui a grandi trop vite, tour à tour fragile, dure, mutine, femme fatale au visage enfantin qui se rue vers sa propre disparition. Elle crève l'écran avec une force, une présence, une émotion, un érotisme qui propulse sa performance au rang des plus grandes jamais donnée au cinéma. Les seconds rôles ne sont pas en reste, l'immense et trop peu utilisé à sa juste valeur Ray Wise (Jeepers Creepers 2, Dead End) en Leland Palmer possédé et qui cabotine ici avec justesse et générosité, le chanteur Chris Isaak, calme, beau et compétent en agent spécial du FBI, Kieffer Sutherland (l'expérience interdite, Génération perdue, Dark City) joue toute en retenue (loin des excentricités de sauveur de l'Amérique triomphante de la série "24 heures chrono"), Kyle Mc Lachlan déjà évoqué plus haut y tient un petit mais essentiel rôle avec maestria. Quelques caméos jubilatoires viennent oeuvrer à la touche finale de ce film si particulier,David Bowie en personnage fantomatique , le génial et habitué des seconds rôles Harry Dean Stanton (Alien, New York 1997, Christine, Inland Empire) en symbole de la déchéance du mythe américain.



Une immersion totale dans l'émotion au sens premier du terme, tour à tour émouvant, emballant, terrifiant, hypnotique, soutenue par une recherche sonore qui colle aux images.
Le cinéaste se permettant ce que beaucoup n'ose pas faire, des accélérations sublimes, des décélérations intriguantes, des ruptures dans la trame du récit, "Twin Peaks : Fire walk with me" emporte tout sur son passage pour nous montrer finalement que même au fin fond de la laideur, de la saleté, de l'âme humaine la plus noire, on peut trouver la grâce, la beauté et finalement l'art.
Au final, David Lynch livre une oeuvre à nulle autre pareil, qui n'a pas pour but de plaire à tout le monde, mais c'est ce qui en fait sa singularité. Ici rien n'est gratuit, rien n'est facile, rien n'est aisé à comprendre. Si certains ne seront pas fascinés par l'univers ainsi crée, d'autres seront subjuguées et se laisseront porter par la vague et par l'émotion pure. Mais n'est-ce-pas le but premier du cinéma après tout ?








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