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Produit, main dans la main, par un Anglais et une Française, Nature Morte est une petite surprise du cinéma indépendant européen. A Marseille, Stephenson, un célèbre peintre, entraîne une jeune femme superbe dans son atelier, avec l'idée de la peindre. La belle accepte, ne sachant pas à quoi elle s'expose. En effet quelques instants plus tard, elle se retrouve attachée, coupée de part en part. Le peintre semble puiser son inspiration de son modèle écorché, abîmé. Puis l'artiste se réveille, allongé sur le sol, le corps couvert de sang. Il attrape un pistolet, entre le canon dans sa bouche, et dit adieu à la vie. Alors que la police tente de comprendre les tenants et les aboutissants de l'affaire, elle est contrainte de faire appel à un expert en art : Olivier Davenport qui a écrit un livre au sujet de Stephenson. Il semblerait qu'un contrefacteur, habitant sur une petite île de l'archipel thaïlandais, reproduise les toiles de Stephenson, alors même qu'il n'y a pas eu accès. Accompagné d'un officier de Police, l'expert se rend en Thaïlande pour tenter de percer le secret, et acquérir quelques toiles...



Un film de genre indépendant européen ? C'est bien trop rare pour ne pas être signalé ! En tant que tel Nature Morte adopte les atouts comme les qualités que requiert le style.

L'entrée en matière est de très grande qualité. En effet la séquence pré générique – dans l'atelier du peintre – pose un cadre malsain, à l'éclairage maîtrisé. Les couleurs sont sombres et les zones d'ombre se comptent en nombre. Des pans entiers de décors ou de protagonistes sont donc ainsi dissimulés. L'artiste est tourmenté et la réalisation relaie parfaitement son état d'esprit.
Puis vient le générique, composé d'un assemblage de courts travellings sur des toiles peintes. La musique orchestrée par Arban et Steven Severin est tout simplement idéale, et se marie incroyablement bien avec la séquence.
En deux séquences Paul Burrows fait montre d'une incroyable maîtrise de son art, et rallie immédiatement le spectateur à sa cause. Le défi sera de conserver ce statu quo.



Le métrage se divise en trois parties, de durée et qualité totalement inégale. Il y a l'avant générique. C'est ici que tout le potentiel du réalisateur est révélé. L'ouïe comme la vision sont très largement flattées.

Puis il y a l'île. L'expert en Art enquête sur le peintre, et plonge dans un milieu où drogues et orgies ne sont pas taboues. A mesure qu'Olivier Davenport avance dans son investigation, de nouvelles questions se posent. Cette partie alterne le visuellement satisfaisant avec le visuellement très bon. Là encore ce sont tout particulièrement les scènes de peinture qui se révèlent de qualité. A l'inverse les séquences au cours desquelles l'intrigue se développe réellement, sont plutôt banales. Elles révèlent par trop les limites du format vidéo. Sans être en aucune façon rédhibitoire, ce petit défaut rappelle qu'à petits moyens, petite fin ; constat d'autant plus triste que le niveau était jusque là très haut.

Enfin le retour à Londres, troisième et ultime partie. Le film devient à cet instant, beaucoup moins stimulant visuellement parlant. La mise en scène est toujours aussi efficace, mais le travail de couleur et l'ambiance se font plus discrets, plus indifférents.
Pour autant, ce segment contient la clé du mystère. En cela il est – forcément – indispensable, même s'il ne s'agit pas d'un retournement de situation impressionnant. C'est plutôt une révélation qui permet au spectateur d'apporter une réponse aux questions que lui a posé "Nature Morte".



J'ai pour le cinéma indépendant, un amour profond. C'est une forme d'art honnête envers elle-même et envers ses spectateurs, incapable de tricher. Pourquoi ? Parce qu'à poil on ne peut être que soit même. Et puis il y a dans cette façon de filmer une énergie vindicative.
On retrouve bien sûr tout cela, et même plus dans Nature Morte. Ce plus c'est l'aspect profondément européen du métrage. Comment en aurait-il pu être autrement pour une coproduction (collaboration ?) Anglo-Française. A dire vrai tout le traitement apporté au film, de la réalisation à la scénaristique, est ancré dans la culture européenne du septième art. En effet il y a quelques résidus culturels provenant des films de la Hammer ou de Dario Argento pour ne citer qu'eux. Mais la culture européenne ne s'exprime pas par ces seules références à son propre cinéma. Cette façon d'envisager le personnage principal comme un écorché, de présenter tous les protagonistes comme profondément humains est stigmatique de la réflexion continentale. Tous semblent plus ou moins faibles, répondant à divers vices, influences ou instincts. Pas de bons ni de méchants, que des Hommes.

En découle un scénario d'une complexité étonnante, tout en multipliant les pistes de réflexion, Nature Morte conserve sa lisibilité.
Ce qui ne l'empêche pourtant pas de souffrir de quelques longueurs. Ainsi la dernière partie du métrage s'étire un peu trop, et comporte quelques scènes dispensables.



Au final Nature Morte se présente comme un film très personnel. Il chuchote à l'oreille du spectateur, plus qu'il ne lui envoie des électrochocs en pleine face. Il y a dans ces peintres, contraint de peindre des modèles morts ou en train de mourir, quelque chose de très intime. Deux groupes d'intérêts antagonistes s'y affrontent, ceux du peintre ô combien talentueux, et ceux du modèle en passe de mourir. La fusion des deux points de vue porte à réfléchir sur l'art, sur son origine. Créer c'est porter à nu, montrer toute sa faiblesse, ses blessures et pourtant ne jamais faire de concession. Créer c'est aussi consommer son inspiration, la détruire pour la faire renaître en une forme définitive. Nature Morte dépeint ce passage du concept à la réalisation comme souvent douloureux (en ce qu'il n'est pas anodin). C'est, dans le film, la nécessité de détruire le modèle pour créer la toile – et ainsi le faire passer à la postérité. Cependant, il s'agît d'une douleur masochiste, de celle dont on n'a jamais assez, qu'on redemande, qu'on rêve.
Les toiles, le peintre et le modèle forment une triptyque, à l'origine de tout art : le support, la main et l'inspiration.

Cet aspect profondément intimiste fait du métrage de Paul Burrows une œuvre que chacun saura apprécier en fonction de son propre vécu, de son affinité avec le cinéma indépendant et l'art en général.
Nature Morte est un film indispensable, dans la mesure où il rappelle que l'Europe pourrait aussi avoir son mot à dire en matière de cinéma de genre indépendant. Pour une fois que l'indé' européen ne se limite pas à une masturbation compulsive du cortex dans un seul but nombriliste !
Reste à savoir si un distributeur aura l'intelligence de sortir Nature Morte.








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