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Le réalisateur de l'exorciste nous gratifie encore une fois d'un métrage d'une impressionnante qualité, à l'atmosphère tendue comme les nerfs d'un G.I. Agnes est une pauvre femme qui habite seule dans une chambre d'un motel pourri qu'elle paye en servant dans une boîte de nuit. Son ex-mari vient de sortir de prison, et elle angoisse à l'idée qu'il puisse la retrouver. Un soir, son amie R.C. lui présente un étrange jeune homme Pete, un vétéran de la guerre du vietnam. Son comportement est étrange, mais nullement violent ni agressif. Il semble remarquer des détails que peu de gens perçoivent. Agnes va alors se prendre d'amitié pour ce vagabond, qui va lui apporter un peu de compagnie et de réconfort. Cependant son obsession à tuer des insectes microscopiques, semble prendre le pas sur Agnes...



Une fois n'est pas coutume, il m'a été demandé de me charger de la critique d'un métrage dont le budget comporte plus de 5 décimales. Voyons donc ce que le métrage a dans le ventre.
Tout d'abord pour les non anglophones, bug signifie insecte. Et, ô surprise le métrage de William Friedkin traite d'insectes. Ne partez pas, rien à voir avec Microcosmos, puisque les petites bestioles ne sont pas là pour être contemplées. Tout au contraire, la présence des insectes est l'une des sources principales de tension.

Un bref aperçu à la filmographie du cinéaste permet d'établir avec certitude qu'il ne réalisera jamais d'adaptation de Candy sur grand écran. La Friedkin touch est très agressive en ce sens qu'elle tend à violemment malmener le spectateur. Le cinéaste s'est déjà illustré par le passé en développant des ambiances particulièrement tendues et crispantes pour le spectateur. Avec Bug, il réussit à atteindre des sommets et à faire sombrer le spectateur dans un certain nombre de pathologies mentales et de phobies assez désagréables.

Bug est l'adaptation d'une pièce de Tracy Letts à laquelle Friedkin a assisté off broadway en 2004 (à New York, les pièces sont classifiées selon qu'elles sont "Broadway shows" ou "off Broadway", broadway étant le quartier des grands théâtres renommés pour leurs budgets colossaux). Sous le charme, le cinéaste acquiert immédiatement les droits d'adaptation.



Fidèle à lui même, Friedkin dépeint ici encore, des personnages fragiles ou fragilisés. Quelle que soit leur faiblesse, les protagonistes se retrouveront face à eux même, confronter à leurs impuissances.
Le cinéma de Friedkin est le cinéma des phobies et, de ce fait, des personnalités morcelées, fissurées. Ses personnages naviguent constamment sur le point de rupture, manquant sans cesse de sombrer.

De ce point de vue, Bug illustre cela de manière tout à fait flagrante. L'héroïne, une femme forte en apparence, est en fait complètement recousue de l'intérieur. Sa personnalité n'est qu'une recomposition de ce qu'elle a pu être. Son mari était en prison pour violence domestique, l'alcoolisme semble lui tendre les bras, et son hygiène de vie est loin d'être irréprochable. Sur la brèche, elle n'attendait donc qu'un coup de vent pour la faire chuter. Peter sera ce coup de vent, apportant phobies et paranoïa.

Ainsi la phobie des insectes est l'une des plus communes. Les protagonistes de Bug, la pousse d'ailleurs à son extrême, la nuançant d'une touche de paranoïa. Ca grouille, ça s'insinue partout, et la peur ultime provient d'une pénétration du corps par ces saletés. Comble du bonheur, l'insecte permet de chouettes libertés artistiques à l'écran, et fera son petit effet sur bon nombre de spectateur.



Toute la force du métrage réside dans la mise en scène du cinéaste qui parvient à faire pénétrer le spectateur dans l'esprit des protagonistes. Grâce à des plans lourds, des gros plans sur des détails apparemment anodins, et l'usage d'images quasiment subliminales, Friedkin nous projette en plein délire paranoïaque. Mais cela se fait de manière insidieuse. Sans en avoir conscience le spectateur glisse doucement dans le piège pathologique amorcé par les protagonistes.
Bug réussit à montrer comment un paranoïaque réussit à influencer une personne fragilisée, en l'impliquant dans son propre délire. Mais il réussit tout aussi bien à y entraîner le spectateur, allant même jusqu'à le forcer dans une certaine claustrophobie.

Pour cela, les talents du cinéaste se combinent avec un duo d'acteurs absolument surprenant. Ashley Judd y campe Agnes, et fait totalement illusion. A des lieues des comédies dramatiques auxquelles elle était abonnée, son personnage arbore un physique ruiné et rongé par l'alcool. L'actrice est transfigurée, cela en est impressionnant.
En face d'elle c'est Michael Shannon qui lui donne la réplique. A ce niveau de jeu, un oscar aurait été une insulte. L'acteur provient de la pièce originale, dans laquelle il incarnait déjà Peter. Même s'il a dû réapprendre le rôle (le cinéma diffère par trop du théâtre pour lui permettre de jouer de la même manière), le comédien est véritablement habité par son personnage.



Encore une fois chez Friedkin, c'est le doigt du milieu qui se lève en direction de l'anus cinématographique que forme Hollywood. D'une actrice d'ordinaire belle, et sans remous, il fait une quinquagénaire camée, alcoolique et à deux doigts de la rupture. Face à l'opulence et l'abondance usuelle, il joue la carte du minimalisme. Non seulement au travers d'une (quasi)unicité de lieu, mais aussi dans une économie de plan clipé. Ici chaque plan est utile, même (et surtout) ceux qui ne font guère plus d'une demi-seconde.

Il y a aussi chez William Friedkin, un acharnement à molester son public, que l'on ne retrouve pas chez Hollywood. Le réalisateur n'aime pas caresser dans le sens du poil, son petit plaisir serait plutôt d'y aller au rabot. Non pas qu'il ne respecte pas son public, bien au contraire, il le respecte trop pour le prendre pour un canard sauvage. Alors oui, on se prend une bonne baffe, on suffoque presque avec ce couple cloîtré, mais qu'est-ce que c'est bon !

Jusque dans la bande son, co-composée par Serj Tankian des System of a Down, on en prend plein la tête. Alors, on en redemande pas spécialement car ça fait mal par où ça passe, mais quelle réussite !








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