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Un uppercut cinématographique qui vous laissera pantelant. Attention, chef d'œuvre. L'histoire ? Le véritable tour de force de Andreï Iskanov est de réaliser un chef d'œuvre d'une puissance impressionnante sans aucune histoire. Seulement un postulat de départ : un agent du gouvernement, tueur notoire, et homme perturbé a un mal de crâne galopant. Le seul moyen qu'il trouve pour s'en débarrasser est de s'enfoncer des clous dans le crâne. Le reste n'est véritablement qu'accessoire au scénario.



La toute première originalité de ce film, c'est sa nationalité : Nails est Russe. A part les films de 3h, muets et en noir & blanc datant de l'avant guerre, peu de films russes nous parviennent. Quant à des films russes de genre (et je ne parle pas de Nightwatch)…

Il n'y en a aucun, effectivement, et Nails ne changera pas la donne car au jour d'aujourd'hui seul un éditeur américain a eu les balls de le sortir. Bien sûr, il convient d'occulter l'éditeur moscovite qui ne l'a sorti qu'en VHS.
Le premier problème que le spectateur risque de rencontrer avec Nails c'est de se retrouver face à un mur blanc, véritable impasse intellectuelle. Pourtant le métrage a beaucoup à offrir pour qui fait l'effort de décrypter le hiéroglyphe cinématographique qui se déroule sous ses yeux. Le regarder sous l'emprise de substances psychotropes, d'alcool ou d'un manque de sommeil chronique mène fort probablement à un résultat des plus intéressants, cependant un visionnage de Nails en toute lucidité permet une lecture pour le moins intéressante.

Un dernier avertissement avant d'en débuter l'analyse : Nails a très probablement été monté avec Ulead Studio ® ou autre logiciel de montage pour prosumer. En résulte l'usage de certains filtres images de qualité douteuse (celui utilisé pour la brume est particulièrement infecte). Toutefois, aussi cheap soient les filtres, le résultat global du métrage est à la fois iconoclaste et cultissime.



L'imperméabilité de ce film vient de l'usage outrancier de figure de style. Ce que vous voyez ne doit pas être ce que vous comprenez. Nails, tout au long de ses 60 petites minutes traite de perceptions. Bien sûr puisqu'il s'agit de cinéma, le sens traité est avant toute chose, la vision, mais l'ouïe intervient, elle aussi.
Ces deux sens ne sont, non pas exacerbés, mais altérés par un personnage en cherche de repères. Alors qu'un mal de crâne fulgurant s'empare de lui, il tente de le résoudre de façon conventionnelle. Rien n'y fait, la migraine empire jusqu'à ce qu'il perde connaissance. Il reprend connaissance sur un article de journal faisant état d'un homme qui se serait enfoncé 500 grammes de métal dans le crâne. Apparemment ses sens n'auraient pas été atteints.

C'est là la première étape du métrage. L'image est présentée dans un noir et blanc institutionnel, représentatif des valeurs anciennes, d'une pensée étroite et écrasante. Le cadre est constamment coupé, notamment par l'utilisation de caches placés devant l'objectif de la caméra qui fendent véritablement l'image. Les personnages sur des seuils de portes, les actions répétées… le tout baigné dans un clair obscur étriqué. L'appartement lui-même renvoie au passé, quand bien même l'action semble se situer dans un futur fascisant. Les tapisseries à fleurs, le matériel et la décoration vieillots ne font qu'accentuer cette impression.



Dès le premier clou planté dans son crâne, le cadre institutionnel éclate. Les perceptions du personnage sont changées et la couleur fait son entrée au travers d'un filet de sang sur le visage du protagoniste principal. Très rapidement une nouvelle vision surréaliste déchire l'écran de couleurs vives, signifiant l'entrée du clou dans la boîte crânienne. Toutefois au contraire de Luis Bunuel qui trancha en son temps un œil de boeuf, ici le cinéaste russe préfère le figuratif. Dans le cas présent, si l'image est parfaitement indéterminée, son sens ne l'est absolument pas : un corps étranger pénètre les tissus du cerveau.

En revanche, par la suite, certains plans seront bien moins évidents en termes d'interprétations. Au fur et à mesure que l'expérience se poursuit, les sens du personnage s'altèrent, s'effritent jusqu'à la folie la plus complète. Le personnage finit en effet par se départir totalement de sa perception classique afin de s'en créer une nouvelle. L'ancien est totalement détruit pour obtenir du neuf, le changement n'est obtenu que par la destruction de ce qui était établi.
Lorsque le passé ressurgit dans sa vie sous la forme de sa petite amie, il ne peut faire autrement que le détruire : elle ne fait pas partie de ce renouveau.

Alors que les visions se multiplient, l'on est véritablement possédé par le métrage, il finit par nous absorber parfaitement.



Nails est donc construit de façon à faire subir au spectateur, la même déroute que le héros. Lorsque ce dernier fait corps avec une étrange peinture faite à même le mur, les limites de l'imperméabilité du métrage se heurte à la perméabilité du public. Les frontières sont franchies, et il semble alors que le métrage se déverse dans le spectateur tout d'un flot.
Plus rien n'a alors de sens, ou plutôt si, les images se chargent en sens seconds, les plans sont à tiroirs, tout se complexifie et s'alambique, il est juste trop douloureux de résister plus avant.

Le métrage s'achève alors, me laissant là, pantelant. Ce qu'il me reste dans les yeux me laisse sans voix. J'ai l'impression que les visions se prolongent. Une seconde vision est donc nécessaire, vite avant que le souvenir ne s'efface.

Le métrage d'Iskanov ne fera cependant pas l'unanimité, loin s'en faut. Trop iconoclaste, trop incompréhensible, et surtout trop épais, certain en seront donc rebutés. "De la véritable masturbation intellectuelle" dirons certains, ce à quoi je répondrai : "très certainement, et c'est justement pour cela que c'est bon."

Pour en finir avec cette critique, sachez que Nails est soutenu par une composition (signée par l'acteur principal) qui achève d'écraser le spectateur d'un orgasme auditif, parfaitement en cohésion avec l'ensemble.






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