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Nous sommes au XVIIIème siècle en France : accouchant du petit Jean-Baptiste Grenouille dans l'une des rues les plus sales de Paris, une poissonnière désespérée s'apprête à le laisser mourir dans la pourriture. Exécutée pour cet acte "meurtrier", elle laisse derrière elle un enfant doté d'un odorat exceptionnel, vivant toute son enfance dans un orphelinat hostile. Lâché en pleine nature, il trime jour et nuit en devenant ouvrier. Un soir, subjugué par l'odeur d'une jeune fille, il l'a sui et l'a tue accidentellement. En mourrant, la jeune créature emporte l'odeur qui fascinait tant le jeune garçon, à présent obsédé par l'idée de conserver les senteurs s'offrant à lui. Une obsession qui le mènera à nouveau au meurtre.



Tout comme "Le nom de la rose" le fut en son temps, "Le parfum : Histoire d'un meurtrier" est une adaptation à gros budget d'un best-seller jugé comme inadaptable, portée par une importante alliance européenne. Un défi d'autant plus casse-gueule que de nombreux grands réalisateurs s'y sont pétés les dents : Martin Scorcese, Tim Burton, Ridley Scott, Milos Forman et surtout Stanley Kubrick !
Et à ce propos, c'est le seul réalisateur que Patrick Süskind, l'auteur du best-seller, jugeait comme totalement apte à réaliser l'adaptation de son œuvre. Pas de chance, Kubrick abandonna, la dimension olfactive et le final dantesque étant selon lui impossible à porter à l'écran.



Ce ne sera pas à un Yes-Man ou à un réalisateur culte que reviendra le projet, mais à un jeune espoir du cinéma actuel : Tom Tykwer, réalisateur prometteur de "Cours Lola cours", "Heaven" ou "The Princess and the warrior". Et le lien opéré avec "Le nom de la rose" n'est pas totalement innocent de ma part, puisqu'on retrouve Andrew Birkin au scénar, celui-là même qui travailla avec Annaud pour l'adaptation du livre d'Umberto Eco.

Pour les lecteurs du livre ayant vu le film, l'ensemble est jugé comme relativement fidèle : bon point ; ce qui n'empêche pas un changement radical en ce qui concerne le physique du personnage principal, excessivement laid dans le livre. Pas de bellâtre musclé ou de blondinet androgyne pour autant, le jeune Ben Whishaw possède un physique particulier et frêle saillant merveilleusement bien à ce personnage tourmenté et proche de l'autisme.



Pas de famille, pas d'ami, pas d'odorat ( !?) : le jeune Jean-Baptiste Grenouille ne semble même pas exister aux yeux du monde ; c'est un asticot grouillant dans un Paris baignant dans les excréments, la charogne et le vomi. Un Paris de 18ème siècle certes, mais tout de même encore Moyenâgeux : tout pue, tout est sale, Paris est une cité en putréfaction permanente, suintante, s'effondrant et se couvrant de souille jour après jour. Impressionnant.
Et que dire de cette introduction cradingue à souhait, annonçant joyeusement la couleur. On s'amuse d'avance à imaginer la réaction des esprits bien pensants s'attendant à un blockbuster aussi lisse et propre que l'affiche !
Mais le crasseux cédera au chic lors d'une seconde partie se déroulant cette fois à Grasse, ville solaire parfumée de lavandes, où Jean-Baptiste, quasi indépendant, pourra enfin laisser libre cours à son projet morbide.

Un projet prenant naissance peu après l'assassinat involontaire d'une jeune fille : s'associant avec un parfumeur à la dérive (Dustin Hoffman, cabotin et sympathiquement nul), le jeune garçon est en quête d'une technique précise pour capturer les odeurs, et ainsi créer le parfum parfait, ce qui lui permettrait enfin d'avoir une odeur et de se faire "aimer" de tout le monde. Cependant, il faut 12 notes (12 senteurs) pour composer le parfum parfait ; capturant les odeurs de jeunes filles qu'il tue au coin de la rue, il lui faudra donc 12 victimes, mais la ville est à ses trousses.
Avant Jack l'éventreur, Jean-Baptiste le parfumeur…

Un miracle qu'on échappe d'ailleurs à Orlando Bloom dans le rôle de Grenouille (une rumeur qui circula lorsque Ridley Scott était prévu à la réalisation) : Ben Whishaw est admirable en tueur animal et fragile, jamais cabotin, jamais grimaçant mais surtout, jamais transparent malgré un rôle quasi-muet. Bien qu'envahissante pour certains, la voix off disparaît rapidement, assurée par John Hurt en V.O et par Jacques Perrin chez nous.
Déjà craquante dans le récent (et très réussi) "Peter Pan", la jeune Rachel Hurd-Wood nous comble par sa très grande beauté, et Alan Rickman nous convainc bien plus qu'Hoffman, avec un jeu plus sévère, plus sobre. Techniquement parlant, le film de Tykwer s'en sort comme un chef (b.o magique) malgré quelques plans "rentre-narine" un peu déplacés…



Malgré ses agissements meurtriers, Jean-Baptiste n'a rien d'un monstre sadique ou d'un boucher dégénéré : il tue sans remord (il apprendra trop tard, dans un beau moment de grâce, que sa vie manque d'un élément essentiel à tout humain : l'amour), mais ne joue jamais au sadique, n'utilise jamais d'arme blanche…pas de gore ou d'effet sanglant donc, juste un étalage de corps dénudés et rasés (un renvoi volontaire à la Shoah ?), donnant lieu à quelques plans d'une étrange beauté aux allures de natures mortes.
"La parfum" jongle entre horreur (efficace cette séquence autour de la cuve, ou la jolie scène de cache-cache typique du genre, dont le cadre original – un labyrinthe de verdure – semble être un clin d'œil discret "Shining" de Kubrick)comédie, thriller, drame, fantastique, et ceci sur 2h30 où (surprise !) ne flotte jamais l'ombre de l'ennui, handicapant trop souvent des films de cette durée.

Tykwer use de nombreux effets 3D malicieux pour transmettre la dimension olfactive, qui a grandement découragé bon nombre de réalisateurs : évidemment, le spectateur ne verra pas ses narines littéralement envahies d'authentiques senteurs, le concept d'Odorama (Waters où es-tu ?!) ayant été finalement abandonné ; il ne reste donc que la maîtrise des images et du montage, qui fonctionne ici plutôt gentiment.
Autre obstacle de taille (qui découragea d'ailleurs Kubrick) pour cette adaptation, c'est sa dernière partie, grandiloquente et impensable : un grand moment de bravoure surréaliste à l'écran, obscène et grotesque, imprégné de la folie des toiles de Bosch, Bruegel ou Goya, et qui risquera fort de diviser les spectateurs, qui seront (au choix) ravis, choqués, atterrés ; et dans une moindre mesure, s'enfuiront, grommelleront, rirons (si si !) ou jubileront.
Absolument unique.








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