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Roman Polanski venait de sortir le délicieux "Le bal des vampires" (qui fut d'ailleurs un échec commercial) lorsqu'il fut convié par la Paramount à réaliser un film aux Etats-Unis. Ce devait être au départ un film de ski intitulé "Downhill Racer", avec Robert Redford ; mais le projet fut vite abandonné pour "Rosemary's baby", dont la lecture du roman enthousiasma le cinéaste. Oubliant le gothique parodique de son précédent long-métrage, Polanski y reprenait à nouveaux frais la technique du point de vue du personnage principal élaborée dans "Répulsion", livrant un film d'horreur entièrement suggestif qui allait profondément choquer les spectateurs (et surtout les spectatrices), frappant comme il le faisait avec un art consommé du malaise dans un sujet considéré comme quasi sacré : l'enfantement.



Rosemary et Guy Woodhouse cherchent un logement à New York. Rosemary s'enthousiasme pour un vaste et clair appartement de l'immeuble Bramford. Hutch, un ami du couple, leur raconte alors les sinistres légendes de sorcellerie qui entourèrent cet immeuble ; mais pour Rosemary et Guy, ce ne sont que des légendes… Pourtant, peu après qu'ils aient investi les lieux, une jeune femme hébergée chez les Castevet, leur voisins, se jette par la fenêtre, et touché par le témoignage de Rosemary, le vieux couple en profite pour s'immiscer dans la vie des Woodhouse avec une gentillesse envahissante, presque agressive. La carrière d'acteur de Guy progresse presque aussitôt, et pour se faire pardonner son attitude égocentrique auprès de Rosemary, Guy lui propose de lui faire un enfant, chose qu'elle accepte avec une joie toute innocente…



*** Cette critique contient des spoilers***


Petit paradoxe, l'histoire de "Rosemary's baby", qui traite des manigances d'une secte sataniste, n'est pas une histoire de possession, mais au contraire de dépossession complète, implacable. Rosemary y perd tout : la (faible) confiance qu'elle a en elle-même, son mari, son amour, ses amis, son intimité, son corps, son enfant, et même son rôle, normalement acquis, de mère, qui, au terme d'une séquence d'anthologie, ne lui sera "restitué" que par ses voleurs eux-mêmes, et qu'elle n'acceptera qu'avec l'abandon de sa raison. Le génie revient à Ira Levin d'avoir deviné qu'en terme d'horreur, rien, pour le commun des mortel(le)s, ne pouvait illustrer aussi horriblement la souffrance de la dépossession que celle d'une femme enceinte. Et le génie de Roman Polanski est d'avoir rendu cette horreur si sensible, comme en témoignent les violentes réactions qui accompagnèrent la sortie du film. Audace qui déniaisait du même coup un rêve simple et fort répandu mais qui, à mobiliser la totalité d'un être, ne favorise peut-être pas que de saines pulsions. La suggestion finale, après tout, n'est-elle pas que dans le désir d'enfant, on irait jusqu'à voler celui des autres, ou bien jusqu'à materner le fils du Diable ?

L'ouverture du film présente déjà ce caractère de trouble insidieux et angoissant, lettres roses et contournées du générique glissant de zones verdoyantes à la grisaille de la ville, sur fond de petite ritournelle à la fois songeuse, triste et désolée. Ritournelle obsédante, devenue célèbre, fredonnée par Mia Farrow elle-même et dernière beauté décochée par Krzysztof Komeda. Mais c'est ensuite, bien entendu, le contexte lui-même qui prolonge et amplifie le phénomène annoncé. Emménager dans un appartement n'est-il pas une chose épatante pour un jeune couple ? Le visage ébloui de Rosemary le dit, et le sourire un peu crispé de Guy ne le nie pas tout à fait. Cependant la caméra s'attarde déjà sur quelques bizarreries : carrelage crevé, regard étrangement insistant d'un garçon d'ascenseur, bribes de mot laissé par la précédente locataire décédée ; puis viendront les légendes macabres, les rumeurs à travers les cloisons, un suicide, les faciès aux grimaces furtives, les gentillesse corrosives, quelques reproches larvés… Touche par touche s'ouvrent de multiples petites failles, et le malaise s'installe d'autant mieux que l'appartement apparaît vaste, clair et coloré, les relations conviviales et de bon aloi.



Femme à peine femme, encore une enfant, comme le prouvent ses attitudes et ses tenues vestimentaires qui, au fil du scénario, deviendront quasiment celles d'un couffin, Rosemary Woodhouse ne trouvera aucun épanouissement dans sa grossesse : uniquement la souffrance, d'abord physique, puis morale, et enfin la régression. Personne mieux que Mia Farrow ne pouvait incarner ce personnage, elle qui, durant le tournage, répandait autour d'elle, pour la dernière fois paraît-il, sa bonne humeur juvénile. L'univers, la psychologie de Rosemary sont trop innocents, trop vulnérables, trop perméables. Les Castevet (magnifique interprétation de Ruth Gordon) s'y engouffrent avec une alacrité cossue et une impudence désarmante, les appuis de Rosemary disparaissent ou se pervertissent (Guy, bien sûr, mais aussi la figure paternelle de Hutch, à laquelle se substitue l'autorité du Dr Sapirstein). Le mal, qui prolifère aussi bien en elle qu'autour d'elle, réduit son espace vital et son autonomie comme peau de chagrin (cabine téléphonique et placard contre meutes passe-partout), la coinçant dans les angles et les bords des plans pour finalement l'acculer à découvrir le fruit noir de ses entrailles.

L'enfer, c'est donc bel et bien les autres, Diable et suppôts, tout sourire, qui s'incrustent et vous prennent tout… Paranoïa ? Voire. Rosemary n'est pas folle, pas avant le dernier plan du moins, tous ceux qui ont vu le film le savent. En tout cas, je ne connais aucun fan du genre qui m'ait affirmé que l'un des plus célèbres films de Roman Polanski dépeignait un cas de folie puerpérale… Certes, l'ambiguïté est là, répandue partout comme une gangrène invisible, terrible de raffinement. Mais, à la différence de ce qui se passait pour Carol dans "Répulsion", on ne peut pas croire que Rosemary entre en psychose. L'ambiguïté en question n'est pas tant élaborée, ici, pour nous amener à douter de la réalité des faits et contempler la dégradation mentale d'une jeune femme coupée du réel, que pour nous faire partager, au contraire, sa prise de conscience, progressive et cependant complètement impuissante, de ce qui se passe réellement. Un bon complot, a-t-on dit quelque part, est un complot qu'on ne peut pas prouver ; et c'est justement ce que nous montre Roman Polanski, avec un sens aigu de la cruauté.



Outre la séquence finale, dont la puissance aura fait fantasmer à bien des spectateurs l'aspect horrible du rejeton de Rosemary et du Diable, on ne peut évidemment oublier celle de la "fécondation", véritable morceau d'anthologie d'une durée de cinq minutes où l'onirisme baroque aboutit à la brusque prise de conscience de Rosemary, et dont la confirmation au réveil anticipe de loin la marque de fabrique d'un tueur d'Elm Street. Confirmation qui n'en sera pas vraiment une, parce qu'elle se limite à l'image. C'est d'ailleurs un trait intéressant de "Rosemary's baby", que celui de considérer que son mari Guy ne lui sera d'aucun secours, lui qui appartient à ce monde de l'image de part son statut d'acteur de publicité et de télévision (poudre aux yeux, mensonge, commerce), alors que son véritable ami, Hutch, l'aidera en lui transmettant un livre par-delà la tombe, livre que Guy s'empressera de jeter, mais qui aura permis à Rosemary de comprendre la vérité lors de la fameuse scène de l'anagramme. On ne peut s'empêcher d'y méditer, ne serait-ce qu'un instant ; car si "Rosemary's baby" n'a jamais fait tomber le taux de natalité, celui de l'illettrisme (et de l'obscurantisme) progresse.