RDV SUR FACEBOOK



CONNEXION



Votre note: -
Moyenne: 5.2
(26 votes)
Après le "Bram Stoker's Dracula" de Francis Ford Coppola en 1992, ce fut au tour de Neil Jordan, qui avait déjà fait ses preuves dans le fantastique avec "La compagnie des loups" et "High spirits", de redonner du souffle aux vampires. Il ne s'agissait cependant plus de restituer à un mythe transylvanien sa grandeur baroque, mais, tout en en conservant l'élégance, la nostalgie et le romantisme dix-neuvième siècle, d'insuffler au thème des paramètres jusqu'alors abordés de façon très marginale dans le cinéma grand public, alors qu'ils étaient déjà intégrés dans le même genre littéraire depuis un bon moment. Pour preuve, le célèbre roman qu'Anne Rice accepta de scénariser elle-même pour l'occasion était déjà un cru d'une vingtaine d'année.



Une nuit, dans une chambre d'hôtel, un journaliste amateur de tranches de vie interviewe un homme qui lui affirme être un vampire. Passé un moment d'incrédulité bien naturel, il enregistre son témoignage, qui nous renvoie deux cents ans en arrière… Jeune et riche propriétaire d'une plantation en Louisiane, Louis ne se remet pas du décès de sa femme, et cherche inconsciemment sa propre mort. Un état d'esprit qui attire Lestat, vampire aristocrate las de sa solitude et désireux de s'offrir un compagnon. Mais, si Louis accepte de devenir à son tour un vampire, il s'avère rapidement qu'il vit très mal les nécessités de cette nouvelle condition…



Exit les moisissures sépulcrales et lascives venues des Carpates, place à une Louisiane chaude et moite, puis à un Paris mystérieux et décadent, racontés depuis la solitude glacée d'une chambre d'hôtel anonyme de San Francisco. Modernité oblige, les bandes magnétiques remplacent les échanges épistolaires, et, chose plus intrigante, les vampires sont placés sous tutelle française : voici un Louis humaniste et romantique, un Lestat aristocrate et libertin, et son origine lasse et nihiliste, Armand. Destin et conflits internes des vampires épousent alors l'évolution spirituelle - sinon littéraire - des hommes, chacun se distinguant par sa façon de traiter à la fois l'humanité et la faille qui les sépare du commun des mortels; et dans ces conditions, ne sera pas forcément gagnant celui qu'on croit.

Si la quête initiatique de Louis constitue bien l'axe principal, elle se solde en effet par un échec aussi logique que désolant. Celui-là même qui recueille son témoignage s'avère incapable de comprendre ses souffrances, plus séduit qu'il est par les perspectives brillantes et aventureuses que représente un Lestat… C'est d'ailleurs bel et bien avec ce dernier que se termine le film, et que se poursuivront les "Chroniques des vampires" d'Anne Rice, "Entretien avec un vampire" représentant, à la fois, le testament d'un romantisme qui meurt et la genèse d'une modernité cynique qui triomphe (Lestat deviendra même une star du rock !...).

En attendant, les conflits d'esprit, de chair et de sang suscités par ces diverses tendances trouvent sous la houlette de Neil Jordan une incarnation admirable. Flamboyant, raffiné, cruel, émouvant, rocambolesque, équivoque et sensuel, les adjectifs servant à qualifier "Entretien avec un vampire" démontrent à quel point l'univers d'Anne Rice a trouvé devant sa caméra une traduction riche et fidèle. Bien entendu, le roman a été défriché de quelques passages qu'on jugera plus ou moins importants. Mais l'intrigue, ainsi resserrée, n'en ménage pas moins de multiples rebondissements, dégageant un allant romanesque et une densité des caractères qui surpassent de loin le "Dracula" de Coppola.



Côté interprétation, on est bluffé a posteriori par un casting aussi éblouissant, qui à l'époque n'allait de soi. Tom Cruise, Brad Pitt, Antonio Banderas commençaient à peine à prouver au public qu'ils pouvaient donner à leurs personnages autre chose que des atouts physiques hollywoodiennement suffisants, et n'étaient pas comme à présent considérés comme des valeurs sûres. Neil Jordan leur en a offert une occasion splendide, occasion dans laquelle ils ont chacun, si l'on peut dire, croqué à belles dents !

Chacun rayonne d'une aura pénétrante, entre un Lestat désinvolte, jouisseur et très… inflammable, un Louis torturé, à la fois triste et lumineux, qui, poussé à bout, peut se montrer pour le moins tranchant, et un Armand ténébreux, magnificent, aux manières reptiliennes, à l'âme lâche et fataliste. Arborant cheveux et ongles longs, regards profonds et mises soignées (on n'est pas loin d'avoir affaire à des "queer vampire"), leurs rencontres, leurs attirances et leurs conflits dégagent une tension passionnelle palpable qui donne à l'histoire toute son énergie.

Cependant, la palme revient à Kirstin Dunst. Agée de douze ans à peine, elle montre un talent déjà immense, volant quasiment la vedette aux deux personnages principaux du film pendant toute sa partie centrale. Pétillante, coquine, machiavélique et touchante, elle incarne à merveille cette petite fille au physique de poupée (atours qui annoncent déjà "Marie-Antoinette"), dans laquelle les aspirations de femme sont condamnées à étouffer pour toujours, ce qui constitue la plus grande originalité de l'œuvre et suscitera pas mal d'humour, mais aussi la première explosion de violence.



Les amateurs de scènes fortes ont d'ailleurs de quoi se réjouir. Outre les morsures bien naturelles qu'imposent nos créatures aux canines effilées, et qui peuvent prendre un tour des plus comiques ou des plus sophistiqués (du croquage de doigt à la représentation théâtrale), le spectateur assiste à des méthodes d'extermination variées et de plus en plus furieuses: empoisonnement, égorgement, crémation, fauchage impitoyable et musclé, qui prennent place dans des décors somptueux (la Nouvelle Orléans, la crypte des vampires parisiens) et des situations extrêmes (peste, incendie). Le fantastique aussi sait se faire de belles incursions, qu'on pense par exemple à la magnifique réapparition de Lestat au piano, ou à la rencontre de Louis et Santiago sous un tunnel…

La réalisation de Neil Jordan, elle, est tout bonnement impressionnante. Connu pour être un modèle de justesse et d'équilibre, ses noces avec une histoire riches d'aventures, de tourments et d'excès produisent une mise en scène d'une étrange, suave brutalité. A l'instar de la musique d'Elliot Goldenthal, d'une énergie et d'une amplitude impressionnante, elle passe avec une aisance féline de la mélancolie au suspens, de la tendresse à la tempête, de la gigue endiablée à l'apaisement, chaque scène prodiguant des palettes d'atmosphères et d'émotions qui nous enchantent et nous captivent. Grand film.