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Après les relatifs échecs de ses deux précédents films, "Always" et "Hook", Spielberg remontait au créneau en 1993, et en mettant les bouchées doubles. Il menait en effet de front deux productions fort dissemblables, mais qui, l'une et l'autre, allaient faire le coup de poing et marquer le paysage cinématographique, posant de nouveaux jalons dans sa carrière de réalisateur. On allait d'ailleurs voir dans ce phénomène le symbole de deux tendances contradictoires, deux envies de cinéaste ne parvenant pas à fusionner… Car là où "La liste de Schindler" allait définitivement poser Spielberg comme un auteur capable de mener à bien un sujet "sérieux", "Jurassic Park", quant à lui, était plutôt fait pour réaffirmer son pouvoir créateur en matière de grosse machine à divertissement. Ce qui n'était pas évident pour le genre abordé, compte tenu de l'évolution des mœurs… et ce film d'aventure et de terreur s'en ressent.



Deux paléontologues de renom, le Pr Alan Grant et le Pr Ellie Satler, reçoivent la visite du riche John Hammond. Ce dernier déclare avoir besoin de leur aval pour l'ouverture d'un parc d'attraction très spécial, et leur propose en contrepartie de financer leurs recherches pour trois années supplémentaires. Sitôt dit sitôt fait : voilà nos deux scientifiques en route pour Isla Nubar, en compagnie du Dr Ian Malcolm, théoricien du chaos, et de l'avocat Donald Gennaro. Sur place, ils découvrent avec émerveillement et stupeur que l'île est peuplée de vrais dinosaures recréés à partir d'ADN prélevé sur des moustiques. Malgré leurs prudentes réserves scientifiques et éthiques, ils acceptent d'effectuer le circuit du parc avec les enfants de John Hammond, Tim et Lex. Mais par la faute d'un employé cupide, les dispositifs de sécurité mis en place tombent en panne, et la ballade tourne au cauchemar…



Quid du blockbuster réussi? Suffit-il de prendre un best-seller et d'assumer un pari démesuré pour lequel on va "dépenser sans compter", à l'instar de John Hammond, vieux rêveur à l'âme d'enfant croyant que la réunion de tous les moyens techniques d'excellence suffisent à garantir le succès? Attention, il ne s'agit pas de nier l'évidence, puisque "Jurassic Park" a été, jusqu'au "Titanic" de James Cameron, le plus gros succès de l'histoire du cinéma, battage médiatique et commercial à l'appui. Mais si une chose est moins certaine, c'est que ce succès-là soit forcément proportionnel à la qualité d'une œuvre. Armé d'effets spéciaux numériques révolutionnaires et d'une expérience consommée du métier, Spielberg, certes, remplit largement l'objectif fixé… et pourtant, il y a bel et bien quelque chose de bancal au royaume d'Isla Nubar.

Attaquons vite la pièce de choix : jamais jusqu'alors le spectateur n'avait pu voir au cinéma des dinosaures en action aussi réussis, aussi réalistes, aussi impressionnants que ceux de "Jurassic Park". Sûr de remporter son pari à ce niveau, Spielberg ne se prive d'ailleurs pas de faire patienter son auditoire. Après une introduction où l'on ne verra que l'œil d'un vélociraptor, puis des images édéniques (passe encore) de branchiosaures ou de tricératops, une longue exposition a lieu avant l'apparition, savamment orchestrée, du redoutable T-Rex, littéralement écrasant de présence visuelle et auditive. La palme reviendra néanmoins aux vélociraptors, dont le Pr Grant aura pris soin, au début du film, de nous faire une présentation forçant le respect, avant que nous n'assistions à un repas sous haute sécurité… Plus menus que le T-Rex, les vélociraptors sont aussi plus intelligents, plus vicieux, plus fluides que le gigantesque prédateur ; plus expressifs également, et par là plus intéressants. Il faudrait être sacrément pointilleux pour trouver à redire à l'animation de ces monstres antédiluviens, qui peuvent bien se payer le luxe d'un clin d'œil sur leur origine numérique, tant il est certain que le public en a eu pour son argent.



Au niveau de la réalisation proprement dite, Spielberg fait preuve d'un indéniable savoir-faire lorsqu'il s'agit de mettre en scène le suspens ou l'action. Sans être ébouriffantes, les scènes s'enchaînent les unes à la suite des autres sans ennui, avec un sens du rythme devenu classique chez lui et toujours efficace. On a même un peu l'impression qu'il suffit au réalisateur d'appuyer sur un bouton pour obtenir l'effet souhaité au bon moment… et c'est justement dans ce talent, relativement "machinal", que le doute, paradoxalement, finit le mieux de s'installer. Trop facile, peut-être, de la part du créateur des "Dents de la mer" et d' "Indiana Jones" (auxquels il reprend d'ailleurs beaucoup d'éléments). Steven Spielberg sait comment s'y prendre, oui; mais il n'a pas l'air inspiré. Et c'est peut-être pour ça que "Jurassic Park" contient tant de choses agaçantes, comme fruit de la négligence d'un réalisateur blasé, ou entravé - difficile à dire.

Rarement on avait vu dans l'un de ses films des personnages aussi caricaturaux que ceux que l'on est obligé de se tarter dans "Jurassic Park". Entre un Attenborough gâteau-gâteux boursouflé de bonnes intentions ludiques et infantilisantes, un avocat de service, une Laura Dern éprise de procréation au point de le prouver en s'enfonçant jusqu'au coude dans une délicieuse montagne de caca prémonitoire, un Jeff Goldblum en plein cabotinage mégalo (c'est son rôle…), deux têtes à claques juvéniles qui semblent tout droit sorties d'une revue de La Tour de Garde et un traître d'opérette aux traits plus appuyés qu'une image d'Epinal, restent un Sam Neil qui sauve la mise (sans faire de prouesses non plus), et un Samuel L. Jackson dont on se demande bien ce qu'il peut foutre là… Impossible, bien sûr, de passer sur les expressions de niaiserie et de terreur des deux seules femelles de notre espèce, qui donnent envie de sortir un fusil de chasse et de tirer sur l'écran ("Les femmes héritent de la Terre…", ça aussi, ça fait peur). Fallait-il absolument surjouer les émotions pour faire le poids face aux dinosaures? Apparemment, la direction d'acteur s'est faîte à la loupe et à la truelle… Tout comme la fin, rapidement bâclée, avec son Deus "Rex" Machina à la gomme nimbée de l'insupportable musique de John Williams. Allez hop! Respirez, circulez!



Le problème de "Jurassic Park" est très simple (et il allait être celui de nombreux autres blockbusters du genre pour les années suivantes). Il bénéficie de tous les moyens pour faire un film de terreur ultime en son genre, mais, halte là, les amis! C'est un film destiné au grand public, à la famille avec enfants accompagnés! Et de toute façon, il n'est pas question en 1993 d'aller ne serait-ce qu'aussi loin que ce que Spielberg avait pu faire en 1975 avec "Les dents de la mer". Une vache peut désormais se faire défoncer par des vélociraptors, c'est sous le couvert des palmes, et la bâche qui remonte de l'enclos est déchirée mais propre (et du coup le trait d'humour noir qui y succède tombe à l'eau). Un avocat, apparemment, ça ne saigne pas ; les enfants ne peuvent pas mourir ; une femme qui veut en avoir non plus, et le reste à l'avenant. Il s'agit certainement d'un problème d'éthique, un film historique comme "Il faut sauver le soldat Ryan" ayant droit quant à lui, de par sa nature, à des orgies sanglantes. Mais il n'est pas sûr que Spielberg lui-même n'ait éprouvé quelque nostalgie, quelque amertume de cet état de fait. Avec, comme par contrecoup, un "Lost world" à venir plus sombre…