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Déjà reconnu à l'époque comme un maître du suspens, Hitchcock traitait avec "Vertigo" d'un sujet qui, selon ses propres confidences, lui tenait particulièrement à cœur : l'obsession amoureuse. Mal accueilli, invisible jusqu'en 1984 en raison de problèmes de droits, il est à présent considéré comme l'un de ses chef-d'œuvres, sinon comme son plus grand film. Adapté d'une nouvelle du célèbre tandem français Boileau et Narcejac, "Sueurs froides" mêle en effet intrigue policière, atmosphère fantastique et romance, mettant en scène l'une des plus belles et des plus machiavéliques histoires du cinéma.



Au cours d'une chasse à l'homme sur les toits de San Francisco, le détective John Ferguson se découvre atteint d'acrophobie (peur du vide) et assiste, impuissant, à la chute du policier qui essayait de le sauver. Il démissionne de ses fonctions et s'apprête à mener une existence de vieux garçon vivant de ses rentes, lorsqu'un camarade d'enfance revenu au pays et travaillant dans la construction navale, Gavin Elster, le contacte pour lui demander d'enquêter sur sa femme Madeleine. Non qu'il la soupçonne d'infidélité mais, selon lui, elle serait possédée par l'esprit d'un mort, et souffrirait de ce fait d'une double personnalité… D'abord dubitatif, John Ferguson finit par se laisser convaincre. Il prend la jeune femme en filature et, tandis qu'il tombe amoureux d'elle, découvre qu'elle reproduit inconsciemment la vie tragique de Carlotta Valdès, son arrière-grand-mère, dont elle ne sait pourtant rien…



Dans chacun de ses plus grands films, Hitchcock a pris un malin plaisir à innover pour déstabiliser le spectateur et le prendre dans ses rets. Sinistre absence de musique dans "Les oiseaux", élimination choc de la première victime dans "Psychose" ou, dans le même film, habile montage du son et de l'image pour amener à la surprise finale, autant de stratagèmes et d'audaces qui ont marqué les esprits et qui ont fait date dans l'histoire du cinéma. Bien que réalisé plus tôt, "Vertigo" ne déroge pas à la règle. D'un point de vue technique, il inaugure même le travelling compensé, aujourd'hui familier, qui combine ici un travelling arrière et un zoom avant pour exprimer de façon très efficace la peur du vide de John Ferguson, fascination pure mêlant attraction (zoom avant) et répulsion (travelling arrière). Mais Hitchcock ne se limite pas à ce genre de trouvaille. C'est à travers toute la construction narrative et la mise en scène de son film qu'il fait preuve d'invention, prenant à rebrousse-poil les règles d'un genre qu'il avait lui-même contribué à établir.

Ainsi de la première partie du film, qui est tout autant la manipulation de Scottie que celle du spectateur. Au premier visionnage, impossible de ne pas croire que John Ferguson reprend du service avec la pleine possession des moyens que lui donne son expérience. Nous le voyons mener l'enquête et approfondir l'élucidation du mystère (un mystère aux allures résolument fantastiques, puisqu'il s'agirait d'un cas de possession surnaturelle) qui entoure Madeleine, et nous pensons réellement que celle-ci peut être amenée à une prise de conscience de la vérité qui la guérira. Or, il n'en est rien. Alors qu'il pense prendre la jeune femme en filature et pouvoir l'aider, Scottie est en réalité en train de mordre à l'hameçon. Le revisionnage est à cet égard une vraie source de plaisir, tant on voit avec quel soin la machination est montée dès le départ. L'ordre des séquences, le choix des cadrages, les paroles des personnages, et l'atmosphère irréelle qui se dégage peu à peu, composent un piège implacable.



Si les choses en étaient restées là, se terminant sur la révélation de la vérité, nous aurions déjà été en présence d'un thriller très habile, indubitablement digne du maître du suspense. Mais ce dernier va plus loin, et c'est là que tout prend une dimension inédite, grandiose et mémorable. Alors qu'à une demi-heure de la fin, nous apprenons la vérité, la dimension psychologique soudain se creuse et devient un véritable tourbillon : voici que, dans l'esprit du personnage pris au piège du mensonge, au point de friser la folie (magnifique séquence du cauchemar), le faux est devenu vrai… C'est lui, à présent, qui est hanté. Rencontrant (de son point de vue) une autre femme, il tente de reconstruire ce faux de toute pièce, avec un succès aussi dérangeant qu'efficace… et pour cause!

Accentué par la musique éloquente et splendide de Bernard Herrmann, le vertige phobique de Scottie, le vertige de l'amour, le vertige du mensonge et celui de la folie se mêlent alors de façon inextricable et fascinante, jusqu'au dénouement tétanisant qui sera la guérison tragique, et donc paradoxale, du personnage incarnée par James Stewart. "Vertigo" n'est alors plus seulement une démonstration de virtuosité narrative jouant des codes de plusieurs genres. La force émotionnelle dispensée par l'histoire d'amour entre Scottie et Madeleine/Judy est elle aussi d'une beauté intense, hypnotisante. Le travail sur les lumières, les couleurs, les décors, amorcent un romantisme angoissant et angoissé qui sera bientôt repris et amplifié dans les films de Mario Bava, et l'impact de l'histoire sera tel qu'on en retrouvera l'écho dans des films non moins admirables, que ce soit "Body double" et "Obsession" de Brian de Palma, "Lost Highway", de David Lynch, ou "L'armée des douze singes", de Terry Gilliam.



Blessé par l'échec public et critique que le film reçut à sa sortie, Hitchcock en rejeta la faute sur un James Stewart trop vieux et une Kim Novak désincarnée… Inutile de dire qu'il s'agit là de griefs aussi injustes qu'habituels, de la part d'un réalisateur qui entretenait souvent, vis-à-vis de ses acteurs, une forte relation d'amour/haine. Certes, James Stewart n'affiche pas les trente ans qu'est sensé avoir son personnage, mais cela n'empêche pas qu'il compose l'une de ses meilleures prestations cinématographiques ; de même, Kim Novak, toute en froideur de surface et en tension interne, a certainement tenu là son meilleur rôle. Sans eux, la puissance de fascination de "Vertigo" n'aurait sans doute pas été tout à fait ce qu'elle est.








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