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Après avoir réalisé le désormais célèbre "Ghost in the Shell" et écrit le scénario de "Jin-Rô", tous deux des longs métrages d'animation, Mamoru Oshii s'attaquait au film avec "Avalon" (ses précédents essais dans le genre, "Lunettes rouges", "Stray dogs" et "Talking Heads", sont indisponibles chez nous). Evoquant de nouveau la possibilité d'une âme dans un contexte qui a priori la nie, il pénétrait cette fois, avec une esthétique unique et stupéfiante, mais non dépourvue d'ambiguïté idéologique, l'univers du jeu vidéo.



Dans une Pologne future, le quotidien est devenu si insipide que certains se réfugient totalement dans un jeu vidéo en réseau illégal nommé "Avalon". Ce dernier, qui peut permettre aux joueurs confirmés de gagner leur vie, se déroule dans un univers guerrier qui n'est pas sans évoquer l'Europe de la Seconde Guerre Mondiale, et provoque une si forte dépendance qu'il peut provoquer des accidents cérébraux… Ash, joueuse émérite de classe A, convoite à présent une classe spéciale qui lui permettrait de percer le mystère d'"Avalon".



Dès son entrée en matière, "Avalon" nous immerge dans un univers jamais vu au cinéma. Dans un magnifique sépia aux lumières pâles et dorées, aux gris duveteux et aux noirs soyeux, Ash remplit une mission en cavalier solitaire, au milieu des tanks sillonnant les champs et les rues, des hélicoptères et des autres combattants. Faisant la découverte d'un jeu graphiquement plus réaliste encore que ceux d'aujourd'hui, mais qui conserve des signes clairs de sa nature fictive (explosion numérique des victimes, "mission complete", etc.), le familier des jeux vidéos trouvera vite ses repères dans la façon qu'a le personnage d'utiliser les décors et les éléments qui l'entourent, ou dans la transition d'un niveau à un autre. Par son utilisation exquise des nuances d'ombres et de lumières, de mouvements de caméras et de flous, Mamoru Oshii excelle à produire un monde fluide, lyrique et autonome, où la violence des combats, particulièrement développée au niveau sonore, jouit visuellement d'une étrange douceur. Douceur paradoxale qui, avec son absence de couleurs, marque la limite du réalisme du jeu. Conjuguée aux perspectives de victoire et d'évolution, on s'expliquerait donc l'attrait insensé de ce dernier sur les joueurs.

Afin de justifier cette addiction, Oshii met en regard une réalité quotidienne exsangue et sans saveur, et c'est à partir de là que le bât commence à blesser. Cette conception rétro-futuriste, aux fondements absents, n'a justement l'air de rien d'autre qu'une justification. On ne pourrait pas ne pas vouloir fuir ce monde verdâtre et sale, aux lumières inconfortables, et où il semble qu'on ne puisse rien faire d'autre que manger à la cantine, prendre le tram et se morfondre dans une chambre vide en compagnie d'un toutou bâfreur. En évacuant tout exposition sociale, politique ou psychologique (pourquoi le monde est-il ainsi, ne peut-on rien y faire, vraiment ?), et donc tout contrechamps à l'obsession de Ash et des autres joueurs, Oshii évite soigneusement de mettre celle-ci en question. Il nous somme de l'accepter et, non sans lourdeur parfois (la scène où Ash regarde manger Stunner), de compâtir avec démagogie à cette préférence pour le jeu et la désincarnation. Ce qui n'empêche de constater que Ash, revenue ou pas, est déjà aussi sympathique que le légume (un chou) qu'elle cuisine dans une autre scène sensée émouvoir, et que sa quête est aussi séduisante que l'hallucination saumâtre d'un toxico chronique.



Pire encore. Le film reste relativement ambigu sur le sujet. Personne, même, ne semble avoir relevé cet aspect des choses, comme si véritablement l'éblouissement visuel et la majestueuse lenteur du film avaient fini par provoquer l'aveuglement. On préfère parler de profondeur métaphysique, mais évidemment sans jamais dire rien de précis. C'est bien simple : dès qu'une bêtise reste dans le vague, on parle de profondeur. Cela apparaît pourtant dans le titre même du film, qui est à la fois le nom du jeu et de sa quête ultime. Ce nom est expliqué au cours du récit (on évitera de le faire ici, par égard envers ceux qui ne l'aurait pas encore vu), notamment au travers des chants nostalgiques et élégiaques portés par la musique, de plus en plus grandiloquente, de Kenji Kawaï, experts en nausées doucereuses et rococos. "Avalon", le roi Arthur, les Neufs Sœurs… Ash évoquera même Odin et son anneau d'or, dont on retrouve un symbole équivalent sur l'écran de veille de l'ordinateur de Ash. Mais que veut dire ce salmigondis de références mythologiques ?

Il apparaît que cette quête d'âme perdue est axée sur la nostalgie d'un groupe guerrier (les Wizards), qu'elle passe par une guerre aussi implacable que désincarnée, et qu'elle est assimilée, pendant tout le film, à un certain mysticisme celto-germanique, qui n'était pas absent d'une idéologie de sinistre mémoire et accompagne encore aujourd'hui les fantasmes de quelques mouvements extrémistes, régionalistes ou nationalistes. Est-ce profond parce que c'est mystique, ou bien ce culte mélancolique du héros à la sauce post-Wagnérienne, placé sur le territoire Polonais, et qui plus est dans un décor rappelant par bien des aspects la Seconde Guerre Mondiale et ses suites, n'est pas plutôt choquant ? Cela, à aucun moment Oshii ne semble le remettre en cause ni même en prendre conscience. N'a-t-il pas osé formuler de critique, ou bien est-il en phase avec cette mystique entretenue par les joueurs ? Impossible à dire. La séquence finale (dont le retour à une image "normale" se contente de jouer sur la difficulté à distinguer le réel du fictif, sorte de twist à deux euros), ne démentira pas ce trouble, avec son concert à la Viennoise où, entre parenthèse, le compositeur peut s'auto-admirer (hommage, dira-t-on) avec une étonnante complaisance.



Exploit visuel au service d'une idéologie fumeuse, célébration plutôt que réflexion, tel semble être au bout du compte le cocktail "Avalon". Ce ne sera pas la première fois qu'un réalisateur se sert du genre pour développer des idées, c'est même une bonne chose. Mais, d'une façon identique à celle d'Otomo avec "Akira", Oshii fuit tout contrepoint, ne cherchant qu'à imposer l'adhésion et la contemplation, et ne faisant qu'illustrer, cette fois c'est bien pire, une mystique sentimentale désuète et rance, qui se voile dans les splendeurs du flou artistique pour ne pas montrer son misérable visage… à moins qu'elle n'en ait pas du tout.