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Les adaptations de bande dessinées pour le cinéma ne manquent pas, elles sont même devenues ces dix dernières années une habitude pour les amateurs de films de genre. On peut y voir l'énième reflet du manque d'inspiration des scénaristes, à l'instar des remakes et des suites, dont le déluge ne finit pas ; on peut également, et à loisir, critiquer la "trahison" que constitue presque toujours l'adaptation par rapport à son support original, trahison qui autrefois choquait davantage les lecteurs de roman. Soit. Mais pourquoi ne pas prendre un film tel qu'il se donne sur grand écran ? Ici, un spectacle d'anticipation et d'aventures, un curieux divertissement romantique au propos intellectuel révolutionnaire, ce qui n'étonne d'ailleurs guère de la part des scénaristes et frères Wachowski. Le scénario de "V pour Vendetta" avait été écrit au début des années 90. Mis de côté au profit de la trilogie "Matrix", c'est à James McTeigue, assistant des deux frères en question, que revient la réalisation. Un premier film, donc, et qui a déjà suscité autant de polémiques que d'éloges… et d'étrillages.



Dans un futur proche, après l'effondrement des Etats-Unis, l'Angleterre est devenue une dictature où sévit un discours unique, où tout est surveillé et où la moindre déviance est réprimée. Conformisme, routine et renoncement à toute individualité règnent.

Un soir, pendant le couvre-feu, Evey Hammond (Nathalie Portman), jeune femme travaillant comme assistante pour la chaîne de télévision unique BTN, tente de se rendre chez un ami. Des membres du "Doigt", milice gouvernementale, l'arrêtent alors et tentent de la violer.

Surgit un personnage étrange, vêtu d'un chapeau et d'une cape noire, le visage dissimulé sous un masque de porcelaine. Son aisance au beau langage n'a d'égale que son habileté à manier le poignard, et il délivre rapidement Evey de ses agresseurs avant de l'inviter à un spectacle de son cru : l'explosion du palais de justice Bailey, au son de l' "Ouverture de 1812" de Tchaïkovski.

Cet homme sans visage, qui se nomme de lui-même "V" (Hugo Weaving), n'a qu'un but : mettre à bas le régime tyrannique de Sutler (John Hurt) et exercer sur lui une impitoyable vengeance…



Empruntant une pensée du personnage principal, peut-être ne faut-il pas voir une coïncidence dans le fait que "V pour Vendetta" soit sorti après la trilogie "Matrix", alors que son scénario avait été ébauché avant. Si on retrouve d'un film à l'autre des thèmes communs, à savoir d'un côté une dictature décérébrante et répressive, et de l'autre un idéalisme révolutionnaire en acte, force est de constater que "V pour Vendetta" les aborde d'une façon bien différente.

D'abord en évitant toute surenchère d'effets spéciaux et en abandonnant les délires technonumériques au profit d'un univers plus anticipatif que science fictionnel. Le Londres que nous présente McTeigue évoque à la fois celui d'aujourd'hui et celui de la fin du dix-neuvième siècle (le parler populaire des miliciens du "Doigt"), mais aussi une ville comme on pouvait en trouver sous le régime nazi ou stalinien (couvre-feu, mégaphones à chaque coin de rue, camps), tandis que les écrans géants où apparaît le visage du tyran Sutler (John Hurt, ce n'est pas un hasard) évoqueront avec évidence "1984". Un mélange qui nous renvoie l'image d'un quotidien morne et servile, et qui trouve une opposition radicale dans l'antre de "V", grotte sombre et chaleureuse où se côtoient les œuvres d'art du passé (la culture, le style, le goût, la pensée). A cette habile juxtaposition d'époques, destinée à nous faire comprendre le caractère intemporel des idées défendues par le héros (qui s'appuie sur l'histoire de la Conspiration des Poudres et sur la figure d'Edmond Dantès dans "Le Comte de Montecristo"), se mêlent des images de répression policière et militaire, ou de catastrophes sanitaires montées de toutes pièces pour asseoir le pouvoir, éléments qui ne peuvent qu'interpeller le spectateur sur la direction que prend le monde actuel.

On retrouve ce mélange dans le style même du film, qui, tout en adoptant une mise en scène aussi efficace que classique, marie le film politique (défilé, rafles, réunions en haut lieu) au thriller (les scènes où enquête l'inspecteur Finch), au conte de fée (la première apparition de "V"), et bien entendu au film d'aventure et d'action.

Une richesse de forme et de contenu enlevée par un rythme impeccable, sans longueur, s'écoulant avec une fluidité et une sobriété exemplaire, qui permet au spectateur d'apprécier pleinement l'histoire au lieu de l'étourdir dans un déluge de virtuosité.



Sur le discours véhiculé par le film, certains ont frémi devant ce qu'ils ont pensé être une apologie de la violence et du terrorisme. Il est vrai que "V" ne se contente pas de parler de révolution devant son écran d'ordinateur ou autour d'un verre avant d'aller dormir, pas plus qu'il ne décime des entités virtuelles. Personnage à la fois intelligent, fidèle à sa parole et vengeur, il défend son idéal en empoisonnant et en tranchant dans les chairs - ou en faisant sauter symboliquement des édifices, mais sans avions de ligne. Une figure de révolté comme il y en a eu tout au long de l'histoire, poussé aux actes en l'absence de toute autre alternative, et non un fanatique ivre de mort et de destruction. Ses méthodes, parfois dures, trouvent peu à peu leur explication au regard d'Evey, qui passe de la fascination et de la frayeur à la compréhension, à l'éveil de sa propre conscience - et à l'amour.

Au discours messianique et ésotérique de "Matrix", s'opposent ainsi les valeurs humaines et individuelles de "V" : liberté, vérité, indépendance, honneur. Rien que de très classique, mais qui ose encore s'y tenir vraiment ? Individu solitaire, "V" cultive la noblesse, la haute tenue du langage et des manières plutôt que l'arrogance, la cybermode et le débraillé de Néo et consorts. Aussi, si le film se termine sur un effet de masse pour le coup un peu grandiloquent et décalé, qui déçoit par son optimisme facile, ce n'est pas pour autant une foule de danseurs rastas et bordéliques qui apparaît comme insurrectionnelle, mais des individus se côtoyant humblement, mais sans trembler, dans la conscience de leur dignité - et ce n'est peut-être pas un hasard, au moment où un certain style collectif mollasson et clodo partout répandu a montré ses limites dans sa capacité de résistance au monde comme il va.

"V pour Vendetta" affiche un discours à la fois plus simple et plus rude, moins immature, plus ancré dans le réel que la trilogie des frères Wachovski. Et à défaut de faire bouillir la marmite en folie des philosophes de la "Matrice", il a le mérite de parler plus directement à tout un chacun.



Quand bien même l'objet cinématographique aurait gommé des aspects contenus dans la bande dessinée originale (écrite alors pour stigmatiser le règne de Margaret Thatcher), on ne peut qu'accepter l'évidence : "V pour Vendetta" est de loin supérieur à toutes les autres adaptations du genre. Intelligent et émouvant (ce n'est pas contradictoire, au contraire), stimulant et divertissant, on aimerait voir davantage de films à grands spectacle de cette envergure, qui ne nous donne pas la sensation, en sortant de salle, d'avoir sacrifié nos neurones au profit d'une pure excitation nerveuse - et qui pourtant nous enchante.








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