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La trentaine bien frappée, Edward Wood Junior vient de signer une lamentable pièce de théâtre avec l'aide de sa femme Dolores et de quelques amis. Suite à la lecture d'un article de journal, Wood s'en va contacter un producteur pour signer un film abordant le sujet du travestissement et du changement de sexe, un sujet qu'il connaît d'ailleurs assez bien... Sa vie prend cependant un tournant encore plus décisif lorsqu'il rencontre Bela Lugosi en personne : c'est ainsi que commence la carrière de celui qui a été sacré " plus mauvais réalisateur de tous les temps".



Difficile de ne pas regretter, en comparaison du tournant qu'il prend actuellement, la meilleure partie de la filmographie de Burton, qui enchaîna pas moins de ses trois plus grands films : "Edward aux mains d'argent", "Batman, le défi" et "Ed Wood". Des œuvres sensiblement différentes les unes des autres (du fantastique romantique, un blockbuster méchamment noir et un biopic) mais sans aucun doute ses plus personnelles et ses plus abouties.
Un biopic consacré à un réalisateur, voilà quelque chose de tout à fait rare dans le paysage cinématographique. Encore plus rare qu'il s'attarde, non pas sur un monstre du cinéma, mais sur une personnalité médiocre, qui n'a strictement rien apporté au Septième art, si ce n'est une flopée de nanars plus honteux les uns que les autres : Edward Wood Junior. Oui, encore un Edward chez Burton (et le deuxième, puisque le troisième sera celui, tout mielleux, de "Big Fish").
Via l'un des plus grands loosers de l'histoire du cinéma, Burton tire un chef-d'œuvre…



Nous sommes dans les années 50, on tente de réparer encore les traumatismes liés à la guerre, on se blottit dans des maisons tout confort et on consomme en masse : nous sommes aux USA. L'occasion pour le cinéma de prendre une place prépondérante dans les mœurs et l'occasion aussi de voir les séries B couler à flots. D'ailleurs la qualité ne semble pas toujours au rendez-vous…
On cherche à divertir le spectateur, point barre. Jeune garçon sans talent (mais il ne le sait pas, c'est bien ça le problème !!), Ed Wood profite de l'exploitation d'un bien étrange sujet pour se lancer dans le cinéma : la transsexualité. Une plongée dans le cinéma tout à fait soudaine pour un garçon pourtant habité d'une grande passion : d'ailleurs, sa rencontre avec Bela Lugosi lui donnera des ailes. Un Lugosi aigri, à bout de course, seul, oublié de tous (la plupart le croient mort !!), traînant derrière lui de nombreux rôles dans des productions d'horreur classiques.
Malgré sa modeste vie, Ed se déguise très souvent en femme, à l'abri du regard de sa chère et tendre, pour retrouver le sourire. Une espèce de drogue douce assez particulière qu'il tire en particulier des pulls angoras, qu'il chérit plus que tout.



Tim Burton suit la création des trois premiers films de Wood, à savoir "Glen/Glenda", où Wood injectera de nombreux éléments autobiographiques, en particulier son travestisme ; le calamiteux "La fiancée de l'atome" avec son monstre qui se mange des portes en pleine poire (!!?) et le cultissime "Plan 9 from outer space", avec ces extra-terrestres qui réveillent les morts pour semer la terreur parmi les vivants. Une carrière qui continuera certes, mais qui trouve ici ses points les plus importants.
Ed Wood est un véritable petit garçon, à l'optimiste forcené mais parfois fatal. Il ne sait jamais ce qu'il fait vraiment… mais il en est fier ! Qu'importe le jeu de ses acteurs, le vide intersidéral de son scénario, la maigreur de son budget ou l'extrême médiocrité de sa mise en scène : tourner intégralement son film devient sa plus grande fierté. On aurait du mal à imaginer quelqu'un d'autre à la place de Johnny Depp dans ce rôle en or, excentrique et attachant.
Soucoupes volantes en papier, cimetière de carton pâte, séquences hors sujets (un monologue surréaliste de Lugosi au beau milieu d'un film de travesti !!), utilisation abusive de stock-shots (Mattei s'en souviendra), plateau toc, gros poulpe en plastique immobile… A cela, Ed Wood devra être confronté aux problèmes qui jalonnent sa vie privée : incompréhension de sa première femme Dolores face à son "monde" et à son travestisme, un Lugosi marqué par l'emprise de la drogue, présence obligatoire de producteurs et de financiers baptistes sur le plateau de l'un de ses films, problèmes de budget…
Wood cherche pertinemment à se calquer sur un certain Orson Welles, qu'il rencontrera d'ailleurs dans un bar. Une deuxième rencontre avec un géant qui lui donnera encore plus de forces pour tourner son troisième film, qui restera cependant un nanar pur jus.



Le temps de quelques films, Wood bâtira sa propre "troupe", d'autres freaks largués et attachants, crétins ou bizarres : un Lugosi tourmenté au bout du rouleau, une Vampira aussi froide et sinistre que son personnage (Lisa Marie est l'une des plus belles femmes que nous ait offert le cinéma fantastique), un catcheur un peu crétin, des assistants inutiles, un dentiste semi-sosi de Lugosi (seulement la moitié, eh oui !!), un homosexuel distingué et dépressif (Bill Murray, phénoménal comme toujours), une actrice hypocondriaque (Juliet Landau, fille de Martin justement, qui deviendra la Drusilla de "Buffy"), une jolie fille timide et douce (Patricia Arquette, toujours aussi craquante)… Des personnages typiquement "burtonniens", rejetés et "anormaux" tout comme Ed : sa première femme, Dolores, ne montrera aucun signe d'agressivité envers Ed jusqu'au jour où elle apprend sa fameuse habitude, et forcément le quittera puisque n'adhérant pas à ce triste univers.
Edward se révèle comme une pure et simple mise en abîme de Burton lui-même, un garçon décalé et débordant d'imagination, qui trouvera amitié et compréhension auprès d'un grand du cinéma d'horreur : Burton n'aura pas rencontré Lugosi mais Vincent Price, sur le plateau de "Edward aux mains d'argent".
Sous son magnifique noir et blanc et ses gags ne cédant jamais à la vulgarité du genre, "Ed Wood" laisse échapper quelques images imprégnées fortement du sens du délire et du macabre typiquement "burtonnien" : une danse travestie au centre d'une pièce enfumée et de carcasses bouchères congelées, une intro à tomber nous laissant découvrir le monde étrange de Ed Wood (effets spéciaux nostalgiques à l'appui), la déambulation d'une Vampira en costume de scène au milieu de quelques studios déserts ou ce train fantôme qui deviendra le lieu d'une rencontre amoureuse.
Le goût de la nostalgie tant sollicité par Burton s'étire de bout en bout du film jusqu'à cette fin respectueuse et émouvante, où un mouvement de caméra traversant un Hollywood en maquette, laisse ce brave Ed, entièrement satisfait de son œuvre, persuadé qu'il passera "à la postérité". Une conclusion d'autant plus touchante, que (outre la divine musique de Howard Shore, qui signe l'une des plus belles B.O. de l'histoire du cinéma) le film d'Ed Wood, même s'il sera entièrement reconnu pour sa nullité cosmique, deviendra irrémédiablement culte. On se demande ce qu'en penserait Wood de sa tombe…

Le film reçu plus de 19 prix (!!!), dont l'Oscar du meilleur maquillage (signé Rick Baker entre autres) et du meilleur second rôle masculin (Martin Landau).