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Gardien de cimetière à ses heures, Francesco Dellamorte a, pour ainsi dire, une vie assez… atypique ! Coupé du monde dans son petit village qu'il fréquente d'ailleurs rarement, Francesco dézingue les morts du cimetière, ressuscitant sept jours après leurs décès. Flanqué de son assistant, un débile mental du nom de Gnaghi, il jongle constamment entre le monde des morts et des vivants. Jusqu'au jour où il tombe amoureux d'une délicieuse créature, récemment devenue veuve…



Le cinéma d'horreur italien n'est plus, après quelques derniers souffles vains à la fin des 80's : Michele Soavi persiste encore avec son oeuvre la plus magistrale, adaptation du roman éponyme de Tiziano Sclavi, qui se révèlera également comme le dernier grand film de zombies rital. Un bien triste sort que récoltera ce "Dellamorte Dellamore", malgré les prix du jury et du public qu'il raflera en 1994 à Gérardmer.
L'échec du film et la mort du cinéma fantastique italien donnèrent peu d'espoirs à Soavi, maintenant cantonné à la télé italienne. Pour "Dellamorte Dellamore", Michele Soavi n'est plus épaulé par Dario Argento cette fois-ci, et le budget reste relativement sage. Mais qu'importe, cela n'empêchera pas le prince de l'horreur italienne de signer son film le plus abouti.



Cependant, ce Soavi là n'est pas 100 % italien, et son casting en témoigne largement : l'Angleterre pour Ruppert Everett, qui semble carrément né pour jouer Francesco Dellamorte ; la France pour François Hadji-Lazaro (ex-chanteur des Garçons Bouchers, habitué aux petits rôles glauques dans notre cinoche national) et l'Italie pour Anna Falchi et le reste du casting (surtout Anna Falchi hein !). On n'échappe pas au caméo habituel de Soavi "himself" et à la présence de Barbara Cupisti, son actrice fétiche. Inutile pour Soavi de renouveller une fois de plus le thème du zombie, déjà usé dans le cinéma italien : c'est son héros Francesco qui l'intéresse, un grand dadet énigmatique renvoyant les macchabées trop gênant dans leur tombe avec son seul et unique pistolet. Inutile de chercher midi à 14 heures : on ne saura rien sur ce phénomène que Francesco ne cherche pas non plus à comprendre vraiment. A vrai dire, on s'en fiche un peu, là n'est pas le sujet du film…



A peine aura-t-il connu l'amour, que Francesco le perdra très vite. Cet amour, c'est une veuve à la beauté divine malheureusement croquée par son mari fraîchement ressuscité. Difficile de dire "la vie continue" comme le décréte souvent Francesco. C'est la naissance de son amour qui chamboulera sa vie morne, où il n'est qu'en contact avec les morts. Rare sont les moments où il se fraye un chemin dans le village de Buffalora, petite commune perdue au beau milieu de la montagne verdoyante. Un cadre chaud et méditerranéen peu courant dans le genre, dont tout le calme et la sérénité se briseront facilement à la vue de cet accident de motos horriblement sanglant. Ce même cadre ensoleillé semble être le même dans lequel baigne le cimetière de Buffalora… mais pas longtemps, puisque la nuit tombée, ce lieu de repos éternel se transforme en terrain de jeu lugubre et gothique pour spectres et zombies (notez que Soavi a utilisé deux cimetières différents). Mario Bava n'est pas loin…

Francesco semble avoir une existence tellement vide, qu'on en revient à se demander si tout cela n'est pas le fruit de son imagination. Gnaghi, son exact contraire à tous les niveaux (il y a d'ailleurs quelque chose de Don Quichotte et de Sancho Pança dans ce duo), ne serait-il pas une autre part de lui, détenant toute la naïveté, la candeur, la simplicité et la débilité qu'il ne laisse jamais paraître ? Un simple d'esprit qui osera cependant faire ce que Francesco n'osera même pas un instant : attendre le retour de sa bien-aimée d'entre les morts et l'accueillir dans notre monde. Dommage que Gnaghi se heurtera à la dure réalité, sa chère et tendre (une tête coupée qui n'a d'yeux que pour lui !!) étant assaillie de quelques instincts cannibales dégénérant rapidement. Les mondes des morts et des vivants semblent définitivement incompatibles…
Mais ce Francesco ivre d'amour, dégoûté par la mort lui ayant arraché son unique raison de vivre, ne rappelle t-il pas le Francesco de "Blue Holocaust" ??
Ce fossoyeur tourmenté se réserve tellement aux morts eux-mêmes, que la Grande faucheuse lui apparaîtra dans un déluge de cendres (magnifique faucheuse, on se dira que Soavi a sans doute retenu celle très impressionnante du film "Les aventures du Baron de Munchausen" auquel il a collaboré), lui ordonnant de tuer les vivants. Ce que Francesco fera plus ou moins, délaissant les zombies qui déambulent dans le cimetière et les tuant à de rares exceptions. Cette mission meurtrière qu'il n'appliquera que partiellement est sans doute une manière d'illustrer son déséquilibre mental : s'il tue des morts sans arrêts, il tue aussi des êtres vivants, à la différence que tout cela rend service à la communauté, qui s'en fout d'ailleurs éperdument.
Le budget n'aidant pas, les fameux "head shots" ne sont pas toujours ultra convaincants, mais la galerie des morts-vivants élaborés avec talent par Sergio Stivaletti est une grande réussite. Grande première d'ailleurs, on aura droit à un zombie motard encore flanqué de sa moto (et dont la fusion chair morte/métal n'est pas sans rappeler "Tetsuo") et à des zombies boy scouts particulièrement voraces, claquant des dents lorsqu'ils passent à l'attaque. Outre le thème musical très entêtant, c'est surtout cette enjôleuse mélodie que fredonnent Francesco et Gnaghi qui nous hantera tout particulièrement, une mélodie morbide et mélancolique, drôle même : "L'amour s'en va, quand vient la mort on est tout seul dans son linceul…"



Francesco évolue dans un monde farfelu, où l'on perd pied facilement, où il trouve même une certaine difficulté à se rattraper à quoi que ce soit : son soi-disant ami Franco vit dans une paperasse "Brazilienne", et le commissaire de Buffalora n'éveillera quasiment aucun soupçon à son sujet malgré la vague de meurtres frappant la petite commune. La recherche de l'amour sera emmaillée d'échecs, un amour insaisissable incarné par la sulfureuse Anna Falchi, dont la caméra de Soavi se régale des courbes vertigineuses et de la plastique généreuse. Entre fantasmes et clichés, elle passe de la veuve morbide à l'amante fragile (où la peur des bras figurant dans "L'inconnu" est remplacée par la peur… du membre masculin), en passant par la putain vénéneuse et trompeuse, et la morte-vivante gourmande. C'est l'occasion également pour Soavi de faire éclater son amour pour l'art et la peinture, avec des compositions de plans et des fulgurances visuelles à tomber : reprises des tableaux de \L'île des morts\ (Arnold Bocklin) et de "Les amants" (René Magritte), baiser des deux amants au clair de lune, intervention quasi-magique de feux follets, la sortie d'un zombie de sa tombe en direct du cercueil (renvoyant à l'utilisation de la vue subjective lors du réveil des cadavres dans "l'enfer des zombies"), chambre d'hôpital noyée dans le néant le plus total, ossuaire suintant et très "fulcien", contre plongée lors d'un enterrement et d'un déterrement… Par contre, l'ombre d'Argento plane uniquement lors d'une scène d'opération particulièrement douloureuse (voire lors du passage furtif de Francesco chez les catins), dont les éclairages bizarres ne sont pas sans rappeler ceux du maître transalpin.

La poésie et le surréalisme éclipsent quelques vilaines incohérences, erreurs ou bizarreries sans importance, qui parfois ne font que contribuer à ce surréalisme: les fils bien visibles des feux follets, la nuit tombant précipitamment après la visite de l'ossuaire, une nonne zombie incarnée par un homme (?!?), un motard enterré avec son bolide… L'humour est omniprésent (le film est nettement plus drôle en version française d'ailleurs), surtout quand le film tourne autour de Gnaghi et de son amour impossible, de la collante Madame Chiaromondo voire du personnage du maire, constamment préoccupé par les élections et l'avis de ses électeurs… même après sa mort !! Jetez un oeil également à la photo du fameux défunt mari de l'héroïne, et vous remarquerez une étonnante surprise !

Belle, audacieuse et souvent désignée comme incompréhensible, la sublime fin de "Dellamorte Dellamore" ne fait que appuyer davantage sur le thème traversant tout le film : l'amour et la mort sont intimement liés (tout comme l'indiquent de multiples plans du film comme ce voile noir rencontrant un voile rouge, ces roses tombant sur des crânes, le même rouge s'effondrant sur un tas de squelettes…). Buffalora est en définitive un "petit monde" (tout comme ce fameux Snowglobe) : tout recommence sans cesse, les morts, n'ayant plus rien à faire, reviennent encore une dernière fois, mais tout est un éternel recommencement. Notre vie est traversée par l'amour et se termine par la mort, et tout ceci ne s'arrêtera sûrement jamais. Au final, une allégorie de notre humanité, de notre vie, fascinante et pessimiste.