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Nous sommes en 1990, Akira Kurosawa est à présent âgé de 80 ans : 80 années pour une trentaine de films miraculeux et superbes, 80 années rares sans aucune (diront beaucoup) fausse note. Par le drame, le film historique ou le polar, Kurosawa éblouira ses spectateurs et l'histoire du 7ème art. Pourtant s'il semble passer par presque tous les genres, qu'en est-il du fantastique ??



Pourtant répandus dans le cinéma japonais, le fantastique et l'horreur semblent invisibles dans la filmographie de l'auteur : enfin pas tout à fait puisque outre un passage démentiel dans "Rashomon" (pour une enquête, une sorcière se laisse posséder par la victime assassinée), c'est surtout dans "Le château de l'araignée" que le surnaturel prend place : déjà par cette atmosphère spectrale et sombre, mais aussi par ses images fantastiques, par ce personnage de sorcière fantôme particulièrement inquiétant.

Toujours est-il que c'est à la fin de sa carrière que Kurosawa se met enfin au fantastique, avec ce film merveilleux (et quasi autobiographique dira t-on, voire "instinctif" comme l'a déclaré Kurosawa) nommé "Rêves". Une manière pour Kurosawa d'offrir une vision de sa vie et de sa carrière par l'illustration de ses rêves, un concept insolite mais parfaitement captivant, tout à fait digne du grand maître.



Aidé par l'Union soviétique avec "Dersou Ouzala", par la France pour "Ran" et les USA pour "Kagemusha" (Coppola et Lucas), Kurosawa voit son nouveau film produit cette fois par Spielberg, apportant avec lui la société ILM, permettant ainsi un meilleur travail sur les effets spéciaux.

De l'enfance trouble jusqu'à la vieillesse tranquille, des rêves inquiétants aux cauchemars angoissants, "Rêves" dévoile les angoisses et les différentes étapes de la vie de Kurosawa par 8 scénettes (= 80 ans) oniriques et fantastiques. "Soleil sous la pluie" se révèle comme un conte à la splendeur visuelle sans égale, teinté d'une cruauté jusque-là inattendue : un enfant, malgré les consignes de mère, se rend dans la forêt voisine pour épier le mariage des renards. Kurosawa cache d'ailleurs un propos parfois sombre par la beauté des paysages et de la nature, ainsi que par la magie qui en découle.



"Le verger aux pêchers" continue dans l'exploration de l'enfance avec ce bambin se trouvant face aux esprits de son verger, malencontreusement rasé. Kurosawa souligne ses références au théâtre Kabuki (les esprits et leur chorégraphie) et signe là le plus beau moment du film, peut-être aussi le plus touchant et le plus triste (superbe musique d'ailleurs).
"La tempête de neige" illustre le sempiternel mythe de la femme fantôme aux longs cheveux noirs (réminiscence du deuxième segment de "Kwaidan" qui prenait aussi comme cadre une montagne enneigée) mais cette fois habitée par de bonnes intentions (quoique sa transformation brutale la rend davantage ambiguë). Ainsi elle protége quelques alpinistes, se laissant mourir de froid lors d'une terrible tempête. Une manière pour Kurosawa de se rappeler sa tentative de suicide peu après avoir réalisé "Dodes Kaden" ??

"Le tunnel" est le grand moment du film, incontestablement : après avoir traversé un tunnel gardé par un chien féroce et mystérieux (Cerbère ?), un colonel de retour de la guerre voit l'une de ses recrues revenir en mort-vivant, encore persuadée qu'elle n'est pas morte ! Mais une autre surprise attend le héros de cette histoire…
Rappel de la défaite du Japon pendant la Seconde Guerre mondiale, "Le tunnel" inquiète autant qu'il touche, renvoyant au fameux "J'accuse" d'Abel Gance, ou les soldats de la guerre 14-18 ressuscitaient. Un excellent travail est d'ailleurs effectué sur le son (aucune musique, de manière à faire ressortir certains échos voire justement la gravité du sujet) et il sera impossible d'oublier ce plan émouvant où le soldat d'outre-tombe se tourne vers sa maison natale, encore éclairée et perdue dans les montagnes. Puissant.



"Les Corbeaux" permet de retourner dans un univers plus apaisant, celui des toiles de Van Gogh. Et même si je hais ces peintures là, difficile de faire abstraction des effets spéciaux et de cet éclatement de couleurs dément, nous plongeant réellement dans les toiles du maître. Et c'est ce qui arrive à un jeune étudiant, à présent piégé dans les fameux tableaux, rencontrant même ledit peintre (Martin Scorsese himself, totalement méconnaissable).
Kurosawa nous fait passer du rêve optimiste au cauchemar intense, avec "Le Mont Fuji en Rouge", portrait pessimiste d'une catastrophe, qui espérons le, n'arrivera jamais. Tokyo est en pleine détresse, le Mont Fuji s'est réveillé (très bons FX) et les usines nucléaires explosent en chaîne. Plus aucun espoir n'est permis, Kurosawa se complait dans un pessimisme terrifiant.

"Les démons gémissants" peut être vu comme une sorte de suite au "Mont Fuji en Rouge", reprenant toujours cette note pessimiste et ce climat d'atmosphère de fin du monde : un jeune homme, perdu au milieu de montagnes dévastées par la bombe H, tombe nez à nez avec un démon gémissant, autrement dit un homme atteint de radiations et pourvu de cornes. Cauchemardesque et apocalyptique dans l'univers où il se développe et ses plans (fleurs géantes, villes détruites), "Les démons gémissants" se terminera par une semi apothéose horrifique, avec cette vision de créatures décharnées se tortillant autour d'un lac de sang.
Epilogue reflétant la fin de carrière de Kurosawa, "Le village des moulins à eau" se pose sur un vieillard, attendant paisiblement sa mort dans un village dénué de toute technologie, fonctionnant uniquement par des ressources naturelles. Un dernier tableau simpliste, un peu long, mais joli, et bien sûr sensé.
Notez que les cauchemars sont co-scénarisés (voire co-réalisés) par Ishiro Honda, le papa de "Godzilla".
Au final, un film testament, magique et unique.

Le dvd zone 1 de Warner comprend des sous-titres français.






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