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Dans une cité livrée à elle-même, une bande de gamins pille et vole partout où ils passent pour livrer leurs menus larcins à "la pieuvre". One, un Hercule de foire, voit son patron mourir sous ses yeux et se penche à présent sur Denré, son petit frère. Celui-ci est enlevé comme d'autres enfants de la ville, pour être emmené sur une plateforme pétrolière habitée par d'étranges créatures humaines. Maître des lieux, Kronk cherche à mener une vie meilleure en volant les rêves des enfants capturés. Mais ils ne font que des cauchemars…



Duo mordant et tordu du cinéma français, Caro et Jeunet étonnent leur petit monde avec "Delicatessen", comique et étrange histoire de boucher distribuant de la bonne viande humaine à ses clients. Plus de budget et plus d'ambition avec leur second film (serait-il pour l'instant le dernier du duo?): "La cité des enfants perdus".

Prenez un conte de Grimm pour y enlever le merveilleux, mettez une pincée de bande dessinée et de littérature de science-fiction et de fantastique (merci Jules Vernes et Kafka!), un peu de "Freaks" et ajoutez-y le style déjà fort remarqué de Caro & Jeunet, vous aurez ainsi la recette gagnante de "La cité des enfants perdus".



Malgré une scène onirique flirtant avec l'horreur surréaliste, "Delicatessen" cachait sa cruelle idée de départ avec un bel amoncellement de gags qui tenaient bien entendu une importante parenté avec le cartoon. Pas de quoi rire avec "La cité des enfants perdu", on sourit peut-être souvent, mais de préférence jaune. Preuve de sa maturité et parfois même de son sérieux troublant: le film a été classé R aux USA!

Dans une chambre douillette et lumineuse, un petit garçon voit le Père Noël en personne descendre de la cheminée. Un autre en sort par la suite, puis un autre, encore un autre… Cela n'en finit plus, tout est montré jusqu'à la nausée. Au final, c'est un cauchemar d'enfant qui nous est divulgué, où Caro & Jeunet restituent avec horreur cette sensation indicible lorsque nous cauchemardions enfant (ou adulte même). En fait, Soavi avait aussi restitué cette même impression (mais cette fois avec le rêve) dans le stupéfiant "La secte".
Tout le métrage sera construit sur cette tenace impression de cauchemar de gosse, d'où un malaise bien présent.



S'alliant avec la malicieuse, insolente, et plus sensible qu'elle n'y parait, Miette (clin d'œil à la "Mouchette" de Bresson?), l'ex-chasseur de baleines One tente de retrouver son petit frère Denré, un nabot muet et vorace, à présent dans la demeure quasi-inaccessible du savant fou Kronk. Aucun repère d'époque tout comme dans "Delicatessen", puisque Caro & Jeunet allient ambiance rétro typée 30's/20's et science-fiction déglinguée. La ville où se déroule le film est un véritable bonheur pour la rétine (ce sera quand même bien mieux que l'immeuble en ruine de "Delicatessen"!) avec ses ruelles borgnes, son eau verdâtre, ses habitants hystériques et bizarres, ses bars mal fréquentés, son port crado… Un décor magnifiquement mis en valeur par deux bonhommes nous réservant bien d'autres surprises!

Une magnifique idée que ces vols de rêves, qui n'ont pas réellement lieu puisque Kronk se rend bien vite compte que c'est lui-même qui provoque les cauchemars assaillant ses victimes. Entouré de clones bien frappés de la carafe (Dominique Pinon x 4, c'est bordélique, cocasse et même agaçant!), d'une naine bizarroïde, et d'un cerveau bavard vivant dans un aquarium (Jean Louis Trintignant au micro!!), Kronk se dévoile comme l'incarnation parfaite du scientifique maboul au bord de la folie, parfaitement incarné par le trop rare Daniel Emilfork (on ne comprend jamais ce qu'il dit mais quel acteur, et surtout quelle figure décharnée!!). Il tentera vainement d'imiter le Père Noël dans une scène édifiante, entre terreur enfantine et hystérie jubilatoire. Un casting glauque, saisissant surtout par son défilé de gueules inimitables.



En plus de la faune entourant Kronk, la cité livre aussi ses incroyables créatures: méchantes siamoises, cyclopes hargneux (on y reconnaît le Gnagni de "Dellamorte Dellamore" alias François Hadji Lazaro ou encore Marc Caro!), ancien propriétaire de cirque dépressif, orphelins vilains comme tout… Pour de nombreux FX (le combat onirique, la puce, certains plans complexes, la "traînée" de cauchemar…), Caro & Jeunet font appel à l'image de synthèse, et l'exploitent merveilleusement bien. Le film fut d'ailleurs une petite révolution pour son époque.

L'équipe technique est d'ailleurs bien remplie puisque Benoît Lestang rejoint la section maquillage, Jean Paul Gaultier la section costumes (rien d'extravaguant ou de pimpants je vous rassure), Darius Khondji à la photographie et Angelo Badalamenti pour la musique. Musique d'ailleurs obsédante et lancinante, et dont le fameux morceau aux sonorités dites "cristallines" risque de vous envoûter pendant longtemps.

Après le concert "ménager" dans "Delicatessen", Caro & Jeunet persistent et signent une fois de plus une scène au concept brillant, et même génial: une simple larme déclenche une série d'actions et de catastrophes aboutissant à un certain résultat (inutile de le dire, cela gâcherait tout). Par le biais d'une atmosphère unique et de séquences aussi prodigieuses que cette lente mise à mort orchestrée involontairement par des mouettes, ce pauvre cyclope assistant par son propre œil à son meurtre sauvage ou les ravages fulgurant d'une puce propageant de l'ultra violence en quantité, Jeunet & Caro livrent une fois de plus un chef d'œuvre aux allures de conte noir, très noir. Parfois poétique, parfois touchant (l'amitié, voire peut-être même l'amour, entre One et Miette, pourtant si opposés), très souvent dérangeant, "La cité des enfants perdus" est cependant loin d'être accessible à n'importe qui lors de sa première vision. A bons entendeurs!

Mathieu Kassovitz fait un très court caméo dans le film.
Un jeu vidéo sera tiré du film peu après sa sortie.






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