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Dans une ville dévastée et semble-t-il totalement vide, le jeune Louison trouve un petit boulot dans le seul immeuble des environs, occupé par des personnages aussi farfelus que tordus. Tombant amoureux de la jolie Julie, il ne se doute pas que le père de celle-ci, un drôle de boucher, le surveille d'un mauvais œil. Un boucher qui d'ailleurs distribue une viande sortie d'on on ne sait où, et dont Julie croit bien savoir la provenance mystérieuse…



Tandem formé en 1978 avec le court "L'évasion", Marc Caro et Jean Pierre Jeunet se construisent une belle réputation avec une petite poignée de courts métrages fort remarqués ("Le Bunker de la dernière rafale" par exemple, devenu rapidement culte) et un univers empreint de nostalgie, de noirceur, se balançant constamment entre le rêve et le cauchemar.

Si Jeunet en solo préfère trouver un véritable point d'ancrage temporel à son film (l'époque où le métrage se déroule est véritablement précise), il n'en est cependant pas de même pour le duo frenchy: que ce soit "Delicatessen" ou "La cité des enfants perdus" voire certains courts-métrages réalisés auparavant, les deux auteurs préfère faire tourner l'imagination du spectateur et le larguer (si j'oses dire) dans un monde confondant les époques, où il faut trouver nous-même les repères temporels (souvent trompeurs) disséminés un peu partout.



"Delicatessen" choisit donc pour cadre un no man's land en ruine balisé de lumières oranges, sans doute touché quelques temps auparavant par la terrible seconde guerre mondiale. La nourriture manque ça c'est sûr (la situation dans "la ville" serait catastrophique), mais peu d'indices sur le reste du monde: les émissions de télés post 40/50 fonctionnent pourtant à plein régime, la guerre n'est jamais citée ou sous-entendue une seule fois et seule la présence des troglodytes (des humains végétariens parés de noir vivant en groupes dans les égouts) semble troubler l'ordre établi.
Aucun autre bâtiment ne vient montrer le bout de nez dans le film, et les seuls personnages "extérieurs" (un livreur libidineux et facho, ainsi qu'un simple conducteur de taxi)sont les uniques éléments tenaces qui prouvent bel et bien qu'il y a un "ailleurs".



Avec sa figure modelable à souhait (ou carrément énervante diront certains), Dominique Pinon forme avec l'excellente (mais franchement cruche, et c'est bien pour ça qu'on l'aime dans le film) Marie-Laure Dougnac, un couple touchant et atypique, ni franchement beau, ni franchement adroit, mais dessiné avec beaucoup d'humour et de justesse. Des personnages tellement timides l'un en vers l'autre qu'une simple petite invitation se transforme en "tea time" catastrophe!

L'imagination bouillonnante et des idées plein la cervelle, Caro et Jeunet exploitent avec bonheur le monde fou fou et franchement glauque de "Delicatessen": une amourette attachante noyée dans une histoire de cannibalisme, où se croisent et se décroisent les habitants d'un immeuble perdu au milieu de nulle part. Le boucher cannibale: voila une idée qui fit date, mais qui s'éloigne bien évidemment du chef-d'œuvre cradingue de Hooper. Pas de meurtres à répétitions ou de sang qui coule à flots, en fait nul besoin de tous ceci, le film carbure d'avantage aux gags loufoques et aux personnages timbrés de la carafe.
Jean Claude Dreyfus (qui n'a jamais été aussi inquiétant), incarne à merveille le boucher antipathique et bien en chair, qui dévoile un sadisme non dissimulé lorsqu'il s'agit de supprimer une nouvelle victime toute fraîche. Et dire qu'il vantera plus tard les mérites d'une certaine marque de nourriture pour la TV. Ah misère!!



Entre Lynch et Tex Avery, "Delicatessen" dérange autant qu'il fait rire: Caro et Jeunet alignent des gags drôlissimes souvent proches du cartoon; une machine qui détecte les conneries (!?!), un duo musical Violon/Scie musicale, la réparation très "sonore" d'un lit grinçant, l'utilisation d'un couteau/boomerang nommé judicieusement "l'Australien"… Impossible de passer à coté du fameux concert de bruit assourdissant que produit chaque habitants de l'immeuble; une séquence d'anthologie réutilisée pour l'occasion dans la très fameuse bande annonce. Par ailleurs, difficile d'être rassuré dans cette ambiance de décrépitude rétro, qui trouve son point culminant dans un cauchemar Lynchien étonnamment traumatisant.

Caro et Jeunet illustrent avec brio une succession de figures surréalistes et caricaturales bien barrées, qui ne font qu'amplifier le côté bizarre et délicieusement hors normes du film: un couple de bourgeois coincés dont la femme tente sans succès de se suicidée (le burlesque est passé par là!), une famille insupportable livrée à elle-même, un vieux fou (ce dingo d'Howard Vernon!!) ayant transformé son appartement en marécage hideux où il croque avec appétit les nombreux escargots qui jonchent le sol humide, un jolie brin de femme appétissante (Karin Viard à l'orée de sa carrière) et des frères construisant en chaînes des boîtes à Meuh! Malgré tout ce beau monde, cela n'empêche pas les deux réalisateurs de glisser de subtiles moments de poésie comme ce somptueux spectacle de bulles et un très rafraîchissant plan final. "Delicatessen" n'échappe heureusement pas à la formule "premier film: premier chef d'œuvre".

Le film reçu 4 prix au festival de Sitges (meilleur acteur, meilleur réalisateur, meilleure bande sonore, prix de la critique), 4 césars (meilleur montage, meilleure première oeuvre, meilleurs décors, meilleur scènario), et d'autres prix à l'European Film Award, à Fantasporto, au Tokyo International film festival et à la Guild of German Art House Cinemas. Pfiou!






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