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"Un jour, les hommes me rendront hommage car je serai celui par qui le XXème siècle est né". Cette phrase prononcée par Jack l'éventreur est symbolique de toute la signification du roman graphique d'Alan Moore et Eddie Campbell car les créateurs de cet univers extrêmement cohérent ancrent ce personnage de faits divers dans la grande Histoire. Avec ce "monstre", coupable des pires atrocités que l'on puisse imaginer, nous basculons dans une échelle des atrocités qui s'annonce d'une toute autre ampleur que tout ce que nous avons connu jusqu'à présent (guerres mondiales, nazisme, fascisme, émergence des sérial-killers). Whitechapel, Londres, 1888, un tueur surnommé Jack l'éventreur, éventre dans la plus pure sauvagerie des prostituées. C'est l'inspecteur Frederick Abberline - célèbre pour ses "visions" qui lui viennent de l'usage d'absinthe -, qui mène l'enquête. Alors que sa hiérarchie souhaite au plus vite que des suspects soient désignés, quitte à accuser des groupes de personnes (colporteurs, bouchers, juifs), Abberline décèle dans ses meurtres quelque chose de rituel. Il se lie d'affection pour l'une des prostituées du quartier, la jolie Mary Kelly, qui semble détentrice d'un secret.



Transposer le pavé d'Alan Moore et d'Eddie Campbell peut s'avérer une vraie gageure, tant l'œuvre est riche de détails qui forcément seront occultés lors de l'adaptation cinéma. Pour cette transposition d'une histoire cataloguée un peu vite thriller, on peut s'étonner d'y retrouver les frères Hughes, connus plutôt pour leur thématique sociale ("Menace II Society"). Cela serait oublier que "From Hell" constitue aussi une description finement poussée d'un ghetto, celui de Whitechapel. C'est certainement cet élément là qui a poussé les deux brothers à plancher sur cette adaptation. Au final, le film nous en apprend plus sur le fonctionnement de ce quartier très paupérisé (souteneurs, difficultés de vivre, violence quotidienne…) qu'aucune des autres adaptations précédentes sur Jack the Ripper. La première partie du film nous présente les prostituées qui seront bientôt dans le collimateur d'un tueur sadique.



La notion de lutte des classes n'est pas très loin, faisant bien de "From Hell", un film révolutionnaire à bien des égards. Le tueur n'appâte-t-il pas ses victimes avec du raisin ? Signe qu'il fait partie d'un milieu aisé comme le fait remarquer avec justesse l'inspecteur Abberline. De même que lorsque l'un de ses supérieurs tente de rejeter la responsabilité des meurtres sur des étrangers, tenant par là des propos xénophobes, venant se superposer au discours de classe. Si le fond est soigné, la forme n'en est pas pour autant occultée, loin de là. Les décors sont magnifiquement rendus grâce à la photographie très soignée de Peter Deming ("Lost Highway", "Mulholland Drive") et Londres donne une image d'elle flamboyante et gothique. Une imagerie assez proche de celle du "Dracula (1992)" de Coppola. Après tout, le tueur ne dit-il pas qu'ils sont en enfer? La couleur rouge sied donc bien à l'esthétisme d'un film, dont c'est certainement la plus grande des qualités.



Ne pas oublier l'excellence des principaux interprètes, Johnny Depp en tête, qui était alors sur tous les fronts en matière de rôle dans des thrillers fantastiques ("Sleepy Hollow", "La neuvième porte"). Ian Holm ("Brazil", "Le Seigneur des Anneaux") est aussi superbe en tant que médecin de la reine Victoria. Le petit bémol que je ferai néanmoins concerne le personnage de Mary Kelly, interprétée par une Heather Graham, un poil trop lisse pour avoir vécu autant d'années de galères.


SPOILER
Les deux amoureux devront faire le sacrifice de leur amour pour que Mary Kelly puisse survivre. Certainement l'un des sacrifices les plus difficiles qui soit. Passer sa vie à côté du bonheur apporte une dimension quasi shakespearienne (voir l'allusion à Othello) et romantique. Un film finalement où les sentiments humains ne sont pas laissés de côté.
FIN DE SPOILER


Pour en revenir aux meurtres proprement dits, ils s'avèrent surprenants et les coups de lacération dont sont frappés les victimes confèrent un impact, accentué par l'accélération des images, ce qui peut déconcerter à première vue, donnant par là une sensation clipesque dommageable pour l'ensemble de l'œuvre. Fort heureusement, cela ne dure guère que l'espace de quelques instants. Les frères Hughes ayant conscience de l'excellence du matériau qu'ils ont entre les mains, se permettent même des débordements gores, surtout lors des derniers meurtres (un égorgement en gros plan, cœur arraché). Un aspect "slasher" du mythe de l'Eventreur.



Concernant les tenants et les aboutissants des raisons des assassinats, sans rentrer dans les détails et ainsi révéler l'identité de Jack (Alan Moore s'étant basé sur les travaux de Stephen Knight, "Jack the Ripper, the final solution"), il suffit juste de dire que la conspiration est large et repose essentiellement sur la franc-maçonnerie, dont l'influence parcourt tous les cercles du pouvoir.

Manquant de passion et trop bavard, "From Hell", comporte une description fascinante de toute une époque charnière entre un monde qui se meurt (à la manière d'ailleurs du "Sleepy Hollow" de Tim Burton) et un autre qui est en train de naître. Le film trouve un meilleur rythme lors d'une dernière heure des plus captivantes. Néanmoins, les aficionados du mythe de "Jack l'éventreur" opteront plutôt pour l'excellent téléfilm de David Wickes avec Michael Caine, où l'enquête intéresse plus le réalisateur. Ce qui n'est pas le cas ici. Cet "Enfer" valant le détour, surtout pour son étude d'un milieu défavorisé et ses scènes chocs.








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