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Second et dernier film de Mario Bava tourné en noir et blanc, "La ragazza che sapeva troppo" est la chrysalide dont sortira le papillon coloré du giallo. Un paradoxe à première vue, surtout si l'on pense à ce qu'il allait devenir entre les mains d'un esthète comme Dario Argento. Pourtant, le choix de ne pas tourner en couleur, quelle qu'en soit la raison pragmatique, est rétrospectivement chargé de sens et de perspectives quant à la direction qu'allait prendre le genre. Comme si, à l'instar de la place que prend "Le masque du démon" par rapport à sa veine gothique, Mario Bava avait voulu poser de solides fondements classiques, afin d'assurer au meurtre à l'italienne un envol plus grâcieux.



Jeune américaine de 20 ans, Nora Davis (Leticia Roman), grande amatrice de littérature policière, arrive à Rome par le vol 208 en provenance de NewYork. Peu avant l'atterrissage à l'aéroport de Fiumicino, elle accepte un paquet de cigarette de la part d'un homme, Pacini, qui est arrêté pour trafic de drogue dès leur débarquement...

Nora se rend ensuite chez Mme Ethel Wignal, une amie de la famille sensée garder un oeil sur la demoiselle pendant son séjour. Mais c'est le docteur Marcello Bassi (John Saxon) qui l'accueille. En effet, la vieille dame est souffrante, et Nora devra lui administrer un cardiotonique si nécessaire.

La nuit même, un cri: Mme Wignal meurt dans son lit d'une crise cardiaque. Affolée et ne parvenant pas à joindre l'hôpital par téléphone, Nora décide de s'y rendre à pied. Mais arrivée sur la Piazza di Spaggna, un voleur la malmène violemment pour lui dérober son sac à main. Et lorsque Nora reprend ses esprits, c'est pour assister, terrifiée, au meurtre d'une jeune femme.



Rome, paraît-il, est une ville ouverte. Et comme chacun sait, tous les chemins y mènent. Chose qui tombe fort bien, car cela va permettre à Mario Bava d'inviter dans son pays des touristes américains qui n'en reviendront jamais indemnes, même si ce n'est pas toujours en les faisant débarquer précisément à Rome...

Intriguante figure de style, tout de même, que ces introductions en Boeing et musique ringarde, que l'on retrouvera jusque dans "Lisa et le Diable" ou "Le Baron Vampire". Sans grand risque de s'y tromper, on peut y voir une métaphore, à la fois loyale et ironique, par laquelle le maître italien désigne les origines de son inspiration, chose particulièrement flagrante dans "La ragazza...".

D'un côté le néo-réalisme italien, c'est-à-dire, à l'époque, l'une des signatures cinématographiques les plus fortes en Europe. On le retrouve dans la légèreté des passages drôlatiques, par exemple ce gag où Nora, s'inspirant d'un polar lu récemment, saupoudre un couloir de talc et entrave littéralement tout le rez-de-chaussée de la maison avec du fil tendu, ceci afin de prendre au piège l'assassin. La manière de filmer les décors naturels en a également la fraîcheur (le réveil de Nora sur la Piazza di Spaggna, au petit matin, est d'une beauté sidérante: on s'y croirait), de même que les dialogues enlevés des personnages et leurs manières charmantes. D'ailleurs, que disent les policiers à Pacini, lorsqu'ils l'arrêtent à l'aéroport? Que son traffic de cocaïne "intoxique la dolce vita".

De l'autre côté, une autre signature, très puissante elle aussi, mais cette fois au niveau international: le thriller anglo-saxon. Car bien entendu, ce n'est pas pour rien que Nora Davis est américaine, fan de polars (lesquels ont déferlé en Europe après la Libération), et que le titre du film reprend, juste en inversant son sexe, celui d'un film d'Alfred Hitchcock (qui du reste, du point de vue du contenu, n'a rien à voir). En lui empruntant ses silhouettes mystérieuses en embuscade, ses interprétations soigneusement erronées, ses gros plans saisissants, Mario Bava se réapproprie ainsi la formule qui avait jusqu'alors le plus brillament illustré le mystère et le meurtre sur grand écran. Un procédé qui, d'ailleurs, sera pour longtemps le signe distinctif du cinéma de genre à l'italienne, quel qu'il soit.



Pourtant, à travers ses références clairement revendiquées, c'est bel et bien à la naissance d'un nouveau style que nous assistons en regardant "La jeune fille qui en savait trop".

Ce changement de sexe dans un titre d'Hitchcock, déjà, est l'annonce d'une caractéristique essentielle du giallo, où la gent féminine aura toujours beaucoup à faire (mourir, par exemple...). Et foin de la pruderie d'outre-atlantique, car nous sommes ici en Italie, où les femmes et leurs miroirs savent que "Roma", lu à l'envers, donne "Amor". On a donc beau être en 1962 et ne pas verser dans l'érotisme (pas plus que dans le gore), Leticia Roman évanouie dans son long ciré noir, les cheveux trempés par une nuit de pluie, annonce bien d'autres victimes vulnérables et sexy. Et puis, que voulez-vous, savoir porter un bikini d'une manière aussi innocemment sexuelle est une science latine particulière, à la cheville de laquelle bien des nudités intégrales ne parviennent jamais...

Ensuite, si Nora amène avec elle le bagage de la littérature policière anglophone, c'est pour voir ce dernier se retourner contre elle... et dans tous les sens du terme! En l'absence de toute preuve concernant le meurtre auquel elle a assisté, une suspicion d'influence romanesque et de mythomanie pèsera en effet contre la jeune femme tout au long du film. Sur ce point, d'ailleurs, la conclusion finale, quoique facétieuse, déçoit par son happy end, sans doute en raison d'un choix imposé par la production. Mais le principe d'indécision cher à Mario Bava, qui régira "Une hache pour la lune de miel" et surtout "Lisa et le Diable", est d'ores et déjà posé. Il lui suffira à l'avenir d'en inverser la logique et le ton, avec la stupéfiante efficacité que l'on sait.

Enfin ce sont des morceaux inédits tout entier qui se dégagent de leur gangue originelle. L'idée du meurtre comme objet esthétique, inscrit dans un milieu lui-même imprégné d'art, commence par exemple à montrer le bout de son nez à travers les architectures de Rome et les intérieurs d'une bourgeoisie aisée (la maison de Laura Craven - oui, Craven - Torrani appartenait autrefois à un sculpteur). Egalement, la figure du rébus, avec un tueur choisissant ses victimes par ordre alphabétique et répertoriant soigneusement ses méfaits. Ou encore, l'utilisation d'une supercherie technique comme le magnétophone, qui donne lieu ici à une scène stupéfiante, Nora s'avançant en plan décadré à ras du sol dans un décor vide, les ampoules électriques se balançant étrangement au bout de leur fil électrique... Ajoutez-y des dizaines de plans aux cadres et aux éclairages différents sur un même regard terrifié, et voici la naissance de la menace baroque.



J'aurais presque oublié de le dire: en dehors de la place déterminante qu'il prend dans la genèse du giallo, "La fille qui en savait trop" n'est certes pas le film le plus abouti de Mario Bava. Mais cela n'en fait pas pour autant un film moyen, loin s'en faut! Intriguant, amusant et très beau, on ne s'y ennuie jamais. Epatante, amusante et très belle, Leticia Roman vous y conduit gentiment par la main. Et pour ma part, je ne me suis pas fait prier. Oh oui, décidément, cette fille me plaît trop...

La version européenne est amputée du passage où Mario Bava apparaît sous les traits de l'oncle de Nora...