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Exilé pour fuir les scandales tournant autour de lui, Lord Byron voit arriver dans son manoir ses amis Lord et Mary Shelley, ainsi que la demi-sœur de celle-ci, Claire. Rejoint par l'intriguant biographe de Byron, ils vont vivre une nuit intense de cauchemars, qui aura comme résultat le fameux classique de Mary Shelley : "Frankenstein".



C'est dans l'introduction de "La fiancée de Frankenstein" qu'on pouvait découvrir la genèse de "Frankenstein", à savoir la réunion entre trois auteurs anglais lors d'une nuit d'orage qui inspirera la fameuse Mary Shelley pour son livre maintenant légendaire. Une soirée qui n'a rien eu de véritablement surnaturel mais que le siphonné et talentueux Ken Russel tente de rapprocher du fantastique à l'écran.

Atteignant des sommets dans les excès grotesques et la folie surréaliste, la provoc sans limite et les effets chocs, le cinéma de Ken Russel est à ne pas mettre entre toutes les mains, surtout qu'il reste assez difficile d'accès. Entre chefs-d'œuvres et ratages complets, il reste un artiste à suivre dans le cinéma puisque sa puissance va culminer dans des œuvres aussi importantes que "Les diables" ou "Love".

Si Bunuel se moquait ouvertement de la bourgeoisie, Russel, lui, préfère jouer les troubles-fêtes auprès de la religion chrétienne. Le symbole du crucifix sera d'ailleurs son souffre-douleur préféré, apparaissant pratiquement dans toutes ses œuvres. Après une flopée de drames ou de films musicaux, Russel se tente enfin au vrai fantastique avec "Au-delà du réel" puis "Gothic", une œuvre une fois de plus très "space", racontant à sa manière, la nuit où s'est déroulée la création du chef-d'œuvre littéraire de Shelley.



Il sera amusant de constater que le film n'est pas aussi ignoré que ça à l'époque puisqu'il aura droit à un plagiat tout aussi "strange" en 1988 : "Haunted Summer" contant la même histoire mais avec des acteurs plus "prestigieux" (Eric Stolz, Laura Dern, Alice Krige…), le film est bien entendu inédit chez nous.
L'introduction du film nous plonge dans le noir total, le générique défile, un point blanc au lointain s'approche lentement de l'écran. Ce point blanc est un crâne, LE crâne qui va d'une certaine manière tout déclencher par la suite. Cette lente approche du crâne déclenche au départ le sentiment de l'inconnu et du mystère, un sentiment défilant sur tout le film. Un spectre, un monstre ou un quelconque événement bizarre peut arriver de manière inattendue, il peut se cacher aussi derrière une fenêtre, que dans les couloirs, ou le sous-sol. Une menace plane et frappe dans les pires circonstances.

Invités par Lord Byron, Mary Gooldwin, future Mary Shelley, et son époux Percy Shelley débarquent en trombe dans le manoir du Lord, fuyant le scandale qui est tombé sur lui. Un scandale né de ses nombreuses conquêtes masculines et féminines, et de la liaison incestueuse qu'il a eue avec sa propre sœur. Mary est une jeune femme très sereine, la parfaite héroïne du film, cachant une profonde douleur à l'intérieur d'elle-même. Dans un film de Ken Russel, aucun personnage n'est mentalement sain et ici on nous le prouve une fois de plus : Percy Shelley (Julian Sands, jovial, cabotineur et très libertin) est un poète en constante inspiration, illuminé par moments même, Byron est un être pervers, torturé et bisexuel, et Claire, la demi-sœur de Mary, est une femme-enfant agitée et instable. S'ajoute à cela le docteur Polidori, un personnage extravaguant, à moitié siphonné, affichant un refoulement total des désirs homosexuels qu'il porte en lui, et qui se charge d'écrire la biographie de Byron, qui en a fait très vite son souffre-douleur. La vision de Byron présente dans le film est d'ailleurs à l'encontre de sa véritable personnalité, mais avec Russell aux commandes, il faut toujours s'attendre à des changements…

Déjà son film musical "Listzomania" montrait des personnalités historiques comme George Sand, Wagner, Berlioz ou Chopin se transformer en stars du rock, vampires ou nazis. Il porta même à l'écran la vie de Rudolph Valentino ("Valentino") et de "Malher". Si on n'adhère pas à l'esprit Russell dans ce cas-là, ça peut tourner très mal pour le spectateur qui sera parti depuis des lustres de la salle ou aura zappé depuis longtemps. Dans le cas contraire, on peut se laisser happer dans ce tourbillon de fantasmes obsessionnels délirants et ultra-provocs.



Dehors, l'orage approche et la nuit tombe. Entre orgie et consommation de drogue, le groupe de personnages semble déjà bien parti. Les ennuis vont commencer lors de la lecture d'un livre répertoriant quelques histoires d'horreur alléchantes. Ce qui donne lieu à une imagerie visuelle très forte (chevalier fantôme débarquant dans la lande, entouré d'un voile de brume empestant la putréfaction) et quelques touches provocs forcément (le chevalier fantôme en question arbore un phallus métallique assez peu discret !). Mais chaque membre du groupe tente à son tour de raconter ses propres histoires, et pas n'importe comment puisque via un crâne malveillant, ils vont se réunir autour d'une table pour réveiller leurs peurs les plus enfouies. Et bien sûr, Claire a une violente crise d'épilepsie la clouant au sol. Les peurs peuvent se matérialiser, et envahissent le château, déjà bien inquiétant. On pourra supposer que cette folie galopante et ces brusques visions peuvent être dues à la multiple consommation d'opium, dont la fiole passe de mains en mains.

Mary va avouer par la suite avoir perdu son enfant il y a quelques années de cela, faisant de cette mort sa peur la plus profonde. Polidori devient fou, Claire verse dans la démence, Percy déambule et croise ses peurs au détour des couloirs, et Byron s'enfonce un peu plus dans ses obsessions perverses. Russel décline un climat d'hystérie, de folie et de surnaturel particulièrement intense, qui pourra paraître pompeux pour certains. Certains actes, faits ou gestes des personnages n'ont aucune logique, voire s'avèrent d'une parfaite gratuité, traduisant parfaitement le cinéma provoc de Russel (Polidori boit un vase rempli d'eau et de sangsues, Percy embrasse Byron…). Une véritable maison de fous, où les couloirs semblent sans fin, et les visions toujours plus fortes.

Soucieux de piétiner la religion chrétienne, Russel donne une scène là aussi parfaitement provocante où Polidori, ne supportant plus les ébats de Byron et de Claire, utilise le clou suspendant son crucifix pour s'écorcher violemment la main. Grotesque, le film l'est forcement, puisque les visions de Russell le sont principalement dans tous ses films : une tête de cochon décapitée traînant par terre prend la forme de celle de Polidori, des seins se retrouvent parés d'une paire d'yeux, un mannequin d'écorché-vif apparaît brusquement devant une fenêtre…
L'une des idées les plus intéressantes du film, est lorsque Mary s'endort après avoir jeté un coup d'œil au magnifique tableau "The nightmare" de Johann Heinrich Füssli.



Voilà une petite comparaison entre la scène et le tableau.

Il est pourtant dommage que sa représentation à l'écran ne soit pas aussi belle que celle sur toile. D'ailleurs elle devient grotesque, mais dans un certain mauvais sens. Idée intéressante cependant.

Surveillé par ce qui semble être un monstre (qu'on ne verra que brièvement et c'est tant mieux), les protagonistes cèdent plus ou moins à leurs peurs. Dans la scène finale, Mary Shelley goûtera à son catalogue de peurs les plus profondes, donnant un résultat plus que dérangeant à l'écran, aboutissant à un semi happy-end où Shelley commence à coucher sur papier sa fameuse histoire de "Frankenstein". On se demandera cependant si le plan final lui aussi assez désagréable était vraiment nécessaire.

Mais qu'importe malgré des défauts évidents, Russell retranscrit à merveille un univers gothique et malsain emplis de perversités et d'horreurs. Soignant évidemment son décor et ses éclairages, et même une bande son d'excellente facture, faisant jaillir des sonorités tonitruantes et des chœurs malsains inquiétants ; il ne nous donne peut-être pas un grand film fantastique, mais plutôt une curiosité qui a vraiment ses qualités, et qui ne peut se faire apprécier si on est réceptif aux délires fantasmagoriques de Russell.








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