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Réalisateur de douze films en quarante ans, Philip Kaufman est un réalisateur rare, qui n'envisage pas un film à la légère. Lorsqu'il réalise le remake de "L'invasion des profanateurs", plus de vingt ans après le film de Don Siegel, il ne s'agit pas alors de surfer, comme aujourd'hui, sur une vague commerciale destinée à rendre les classiques plus digestes pour les jeunes estomacs. Au contraire. Bien que la guerre froide ne soit pas terminée, l'hystérie anti-communiste a laissé place à des craintes plus insidieuses encore, dont les germes reposent dans la société occidentale elle-même. Un film implacablement sombre en résulte, où Siegel fera son caméo sous la forme d'un chauffeur de taxi délateur, et Kevin McCarthy sous celle d'un fuyard condamné… par celui-là même qu'il avait interprété.



Portés par les vents solaires, des organismes translucides voyagent à travers l'espace jusqu'à la planète Terre. Profitant de la pluie, ils parasitent les plantes sous la forme d'une gelée qui devient bientôt un cocon vert à fleur rose. Elizabeth Driscoll (Brooke Adams), qui travaille au Département de Santé Publique, cueille l'un d'entre eux et découvre qu'il s'agit d'un grex, produit d'une pollinisation croisée donnant une nouvelle espèce, la plupart du temps nuisible… Elle le laisse reposer dans un verre sur sa table de nuit. Le lendemain matin, au réveil, son fiancé Geoffrey (Art Hindle) ramasse des débris à côté du lit. Froid, méprisant, il a indéniablement changé, mais Elizabeth ne parvient pas à déterminer en quoi exactement. Elle en parle à son ami Matthew Bennel (Donald Sutherland), qui travaille lui aussi au Département de Santé Public. Pensant qu'elle est en train de vivre des difficultés de couple, ce dernier lui recommande le psychiatre David Kibner (Léonard Nimoy)…



Dès le début du film s'instaure un climat de méfiance paranoïaque qui ne disparaîtra plus, dessinant une société moderne où les hommes cohabitent d'ores et déjà dans le soupçon, la dissimulation et la menace. C'est sous le regard inquisiteur d'un prêtre faisant de la balançoire (Robert Duvall) qu'Elizabeth cueille un cocon (allusion discrète et détournée au fruit défendu), et en tant qu'inspecteur de l'hygiène que Matthew Bennel visite les cuisines d'un restaurant douteux. Insérés avec parcimonie au sein d'une réalisation et d'un montage sobres, une caméra subjective, un angle de vue spécial (à travers un judas, par exemple) ou un éclairage gommant les traits du visage traduisent un quotidien urbain déjà hostile et froid, sclérose qui compliquera d'autant la capacité à discerner les humains originaux de leur copie extraterrestre. Les doutes d'Elizabeth sur l'identité et l'humanité de Geoffrey passeront ainsi pour une exagération pathologique à la mode (selon un psychiatre qui, ironie du sort, portait dans l'original le nom de Kauffman !), symptomatique de la dérive morale générale, tandis qu'un homme criant à l'aide sera automatiquement soupçonné d'avoir commis "un mauvais coup". Messages hautement pessimistes (et plus lucides que dans le film de Don Siegel, le mal n'étant plus seulement le fait des "autres"), puisque l'invasion va croître sur cette défiance qui règne, et que les usurpateurs ne sont finalement que le stade ultime vers lequel glisse déjà l'humanité (ce que confirmera David Kibner).



"L'invasion des profanateurs" joue bien évidement, tout comme la première adaptation du roman de Jack Finney, de la peur que suscite la perte et le doublage de l'identité par un faux qui aurait toute les apparences du vrai, dépossédant non seulement un individu des êtres qu'il aime (le cas de Geoffrey pour Elizabeth), mais de lui-même (cas de Matthew devant sa réplique naissante). Cette constante permet d'ailleurs de mesurer l'accroissement de l'horreur à plus de vingt ans d'écart : cette fois, les corps humains flétrissent à vue d'œil et leurs restes sont jetés aux ordures (éléments qu'Abel Ferrara reprendra platement dans son propre "Body Snatchers"), et lorsque Matthew se débarasse d'un "homme-cosse", son coup de pelle ne fait plus l'objet d'une ellipse… Les séquences de duplications "live" comptent d'ailleurs parmi les plus impressionnantes du film, alliant les effets visuels saumâtres à des bruitages organiques et pulsatiles des plus répugnants, l'abolition de l'humanité passant par un nouveau mixage biologique.

Autre élément fidèle, le caractère d'invasion et d'organisation des envahisseurs, à cette différence qu'il acquiert ici une efficacité et une dimension plus vaste. Avec une grande intelligence, Kaufman rapproche en effet ces hideuses "renaissances" des divers mouvements sectaires et New Age qui ont commencé à se développer à l'époque, visant à débarrasser l'homme de ses entraves psychiques et passionnelles. Sur ce point, Matthew Bennell et Elizabeth Driscoll auront droit à un discours édifiant et sans ambiguïté. Le résultat de cette nouvelle orientation est une masse ordonnée de façon totalitaire, dont les individus ne sont plus que des zélateurs froids et moutonniers : la quintessence de l'esclavage volontaire. La dernière scène sera du reste précédée de la reprise, déformée de sinistre façon, de l'"Amazing Grace", célèbre hymne à la liberté composé par John Newton, ancien marin esclavagiste reconvertit, qui contribua par ses oraisons à la lutte contre l'esclavage et dont on se remémorera avec ironie les premières paroles :

"Amazing grace, how sweet the sound
That saved a wretch like me,
I once was lost, but now am found,
Was blind, but now I see."

"How sweet the sound", en effet… Un horrible cri inarticulé destiné à dénoncer la présence de ceux qui sont encore humains, et des scènes de poursuites, déclinées dans des cadres vacillants, des jeux de lumières sépulcrales et des effets de groupes anonymes (le fameux travelling où les pas se croisent sur un trottoir avant de changer de direction), suscitant un sentiment d'angoisse et d'agoraphobie que Roman Polanski n'aurait pas reniés.



Retraçant une invasion inexorable et dénuée de la moindre lueur d'espoir, toute fantaisie narrative est évacuée, et "L'invasion des profanateurs" est donc tramé d'une façon tout à fait linéaire, qui pourra rebuter le spectateur contemporain, voire par moments provoquer son ennui. Chose regrettable, car le casting dans son ensemble délivre une interprétation fine, délicieuse et dense, procurant à l'histoire une crédibilité sans laquelle les scènes d'épouvantes perdraient bien de leur force. Pour peu que l'on y soit sensible, le film de Philip Kaufman demeurera, à tout jamais, un classique effrayant et ténébreux, dont le propos restera longtemps d'actualité.








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