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Après les débordements décousus et gore de "La baie sanglante", Mario Bava revient avec majesté au gothique vénéneux et diapré dont il a le secret. Malheureusement les penchants mercantiles de son producteur Alfredo Leone vont engendrer une regrettable méconnaissance du film. Souhaitant surfer sur le vague de "L'exorciste", Leone tourne en effet des scènes supplémentaires et coupe celles qui gênent son exploitation, le film sortant alors dans une version bâtarde connue sous le nom de "La maison de l'exorcisme"… Il faudra attendre des années pour que soit restituée la version originale, et quelle version ! L'un des films les plus beaux et les plus émouvants du maître italien.



Touriste visitant la ville de Tolède (Espagne), Lisa (Elke Sommer) écoute les commentaires d'un guide collectif sur une fresque médiévale représentant le diable. Attirée par la boutique d'un antiquaire, elle y rencontre un homme (Telly Savalas) ressemblant fort au sujet de la fresque, puis se perd dans les ruelles désertes de la vieille ville. Le même homme, qui porte sous son bras un étrange mannequin, lui indique alors le chemin de la place principale, mais sans succès. Au contraire, Lisa tombe nez à nez avec un autre homme (Espartaco Santoni) qui ressemble au mannequin entr'aperçu et lui déclare d'un ton passionné qu'il savait qu'il la retrouverait… Affolée, Lisa le repousse, et l'homme fait une chute qui semble mortelle. A la nuit tombée, elle n'a toujours pas retrouvé son chemin. Un couple (Eduardo Fajardo et Sylva Koscina) avec chauffeur (Gabriele Tinti) accepte alors de la raccompagner dans leur voiture, mais celle-ci tombe en panne devant une demeure ancienne, dont le majordome n'est autre que… l'homme au mannequin. Et le vertige des coïncidences ne fait que commencer…



Délice de chaque instant, "Lisa et le diable" est de ces films dont on considère qu'ils sont le testament de leur auteur. On ne trouvera guère histoire de fantômes traitée d'une manière aussi labyrinthique, à l'image de ces ruelles de Tolède dans lesquelles s'égare Elke Sommer, et qui plus tard, sans doute, inspireront Stuart Gordon dans sa reconstitution d'Imboca ("Dagon"). Comme souvent chez Mario Bava, l'histoire est vue à travers le point de vue du personnage principal, subjectivité qui accentue l'incertitude du spectateur sur la véracité de ce qu'il voit et contribue à lui faire accepter insidieusement l'incroyable. A ce détail près, cette fois, que les points de vue sont multiples (Lisa, Maximilien et Léandro), de sorte que les méandres du récit deviennent de plus en plus inextricables, et font de l'histoire de Lisa un piège dont il est impossible de ressortir. On pouvait au moins se dire, à la fin de "Une hache pour la lune de miel", que John Harrington était complètement fou, enfermé dans ses hallucinations. Ici, rien de tel. La porte du fantastique est soigneusement verrouillée de l'intérieur.

Le cœur mélodramatique enfoui dans ces dédales est d'un classicisme romantique et morbide que n'aurait pas renié Egard Allan Poe. Sombre palais aux architectures riches et aux dépendances mystérieuses, jardin à colonnades, statues, cimetière, amour défunt (qui ne manquera pas d'inspirer Lamberto Bava por "Macabro"), revenant et lourd secret dont l'élucidation capture une exploratrice involontaire, c'est tout le registre de la sentimentalité maladive du XIXème siècle qui étend sa toile dans "Lisa et le diable", magnifiquement portée par le ténébreux Alessio Orano et la granitique Alida Valli, couple mère-fils dont le désespoir, souligné par les mesures poignantes du Concerto d'Aranjuez, n'a d'égal que la folie obsessionnelle.



Mais qui dit Mario Bava dit aussi que les choses ne se limiteront pas à des impressions et des sentiments, aussi forts soient-ils ! Ainsi les hôtes torturés de Lisa et du couple Lehar, sous le vernis mondain que Maximilien tente de restaurer le temps d'un dîner, se révèlent bientôt menaçants et hautement dangereux - et le pire, c'est qu'ils préviennent leurs invités... Il ne s'agit pas uniquement de nobles souffreteux frappés par le malheur, mais de criminels sordides, tellement obnubilés par leurs passions qu'ils répètent leurs basses œuvres sans faire la moindre différence entre le passé et le présent, entre les vivants et leur imitation, absorbant leurs victimes dans leur tragédie (Lisa) ou les contaminant (la femme de Lehar, qui se met à tuer, et de quelle enthousiaste façon !) irrémédiablement. A la déjà troublante histoire de fantôme s'ajoute alors les éléments du giallo, avec des meurtres qui laissent de côté les effusions de "La baie sanglante" pour en garder l'aspect percutant et, comment dire, "croustillant" …

Peu à peu, la désorientation tourbillonnante qui a conduit Lisa dans la vieille demeure (qui l'attendait) s'immobilise parmi les montres figées, les corps morts et les mannequins, sous le regard poli, distingué et légèrement amusé de Léandro (Telly Savalas), l'une des version les plus étonnantes du Diable que le genre nous ait jamais donné. Prions en chœur pour le public de l'époque, qu'une certaine misère télévisuelle empêcha en majorité d'apprécier cette interprétation, incapable qu'elle était de détacher l'acteur (qui avait pourtant derrière lui dix ans de carrière riche et variée) de sa récente et célèbre image d'inspecteur… Ici point de cornes, de tour de magie ou de mines haineuses, tout au contraire. Un petit sourire inquiétant, tout au plus. Le diable est un majordome distingué, bien mis, infiniment respectueux des gens qui s'embarquent en enfer. Un serviteur affable qui accompli humblement les tâches qu'on lui confie, gentleman pilote amateur de sucette et de tabac. On peut même déceler chez lui une certaine tendresse envers Lisa… Une singularité bien entendue amoindrie par les méfaits d'Alfredo Leone.



Il y aurait encore tant de chose à dire, tant d'enseignement cinématographique (lequel n'a pas échappé à un certain Dario Argento : couleurs, qualité des meurtres, jeux de miroirs…), tant de plaisir à tirer de "Lisa et le diable"… Par exemple, ce moment émouvant où nous comprenons soudain la rigidité du visage d'Alida Valli, alors que nous ne nous étions même pas posé la question… Ou cette façon un peu spéciale qu'a Léandro de faire rentrer un cadavre dans un cercueil !... Et le portrait brûlé… La scène "d'amour" entre Lisa et Maximilien… Un charme épouvantable vous emporte sans cesse, et vous laisse sans voix… Il faut revoir le film, on en sort plus. Merci, Maestro !