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Comment se distinguer, en 1988, avec un film de zombies ? Trois ans plus tôt, le pape des morts-vivants a livré le troisième volet d'une saga culte avec "Day of the dead". Pour ce qui est de la contestation libertaire, le débat semble clôt pour un bon moment. De son côté, Sam Raimi vient d'enfoncer le clou avec "Evil Dead 2", imposant une veine amphétaminée difficilement surpassable. Et pour tasser le tout, une série de films plus ou moins parodiques ("Le retour des morts-vivants", "Zombie brigade", "Flic ou Zombie", etc.) a fait sa parade sur les écrans. Alors, retour au gore crasseux ? Pas du tout. Car si l'ouvrage gonzo-ethnologique de Wade Denis permet à Wes Craven de s'inscrire dans la lignée socio-politique de Romero et de rendre hommage à Lucio Fulci, son ancrage documentaire sur les pratiques vaudous le rapproche plutôt de Jacques Tourneur et de son "I walked with a zombie". Le tout en conservant un style propre, qui fait de "L'emprise des Ténèbres" un film effrayant et d'une extraordinaire richesse.



1978, Haïti. L'instituteur Christophe Durand (Conrad Roberts) est déclaré cliniquement mort et enterré en présence du capitaine Peytraud (Zakes Mokae), chef de la police secrète du dictateur Duvalier. Sept ans plus tard, en Amazonie, le Dr Dennis Alan (Bill Pullman), anthropologue à l'université de Harvard, boit une potion chamanique et vit une expérience hallucinatoire où apparaissent un léopard, des zombies… et la figure de Peytraud. Sorti de sa transe, il découvre son pilote d'hélicoptère mort et prend la fuite. De retour à Boston, le Pr Schoonbacher (Michael Gough) lui fait alors rencontrer le directeur d'une importante société pharmaceutique. Christophe Durand a été retrouvé vivant à la clinique de Port-au-Prince, et la formule chimique du procédé de zombification, sans doute dû à une drogue, pourrait être d'un apport vital pour la recherche anesthésique. Guidé par la psychiatre Marielle Duchamp (Cathy Tyson), Dennis Alan débarque donc en Haïti et découvre une réalité insoupçonnée, où règnent la dictature, la magie, la beauté et la mort…



Le tournage en territoire haïtien et en République Dominicaine ne fut pas sans heurts, les deux sujets abordés de front par Wes Craven étant pour le moins sensibles (et au vu de la récente actualité haïtienne, on ne peut pas vraiment dire que les choses se soient arrangées…). Qui plus est Wade Denis, qui avait destiné au départ l'adaptation à Peter Weir ("Pique-nique à Hanging Rock", "L'année de tous les dangers", "Witness"…) et son rôle à Mel Gibson, n'apprécia pas du tout le traitement nettement horrifique que donna Wes Craven à son ouvrage. Mais tant pis pour lui, Wes Craven est conteur, pas documentariste. Ce qui ne l'a pas empêché, en puisant dans la réalité que contenait "The Serpent and the Rainbow", de livrer une parabole originale et poétique sur l'emprise qu'un gouvernement peut exercer sur les âmes et les corps.

Hormis dans les quelques images d'archives lors de la dernière séquence, le gouvernement de Duvalier est ici résumé par le capitaine Peytraud et ses "tontons macoutes", mélangeant le militarisme et le tribalisme dans ce qu'ils ont de plus obscur et de plus menaçant. Chargé de nettoyer, par la force, la torture (un aspect qui n'est pas sans rappeler un autre formidable film, "Midnight Express") et la magie noire, la population de ses sujets rebelles ou trop curieux, le personnage incarné par l'excellent Zakes Mokae dégage un sadisme tranquille et sûr de soi, déjà terrifiant par la seule force d'un regard globuleux et d'un rictus féroce. Présent dans les hallucinations et les rêves de Dennis Alan, sachant tout et gardant captives les âmes de ses victimes, on aura rarement vu une représentation aussi diabolique du totalitarisme.

L'originalité de "L'emprise des ténèbres" apparaît essentiellement à travers cette dénonciation, puisque ici les zombies sont des victimes, et non des créatures dangereuses auxquelles il faudrait échapper. L'instituteur Christophe Durand ne cherche à manger personne mais, errant dans un cimetière à l'écart des vivants, témoigne envers Dennis Alan, qui en fera bientôt l'expérience, de la douleur que subissent les victimes de la zombification. Il a vécu son enterrement, ne peut plus se considérer comme vivant, souffre de la séparation de son corps et de son âme et de la perte de son libre arbitre. Le thème des zombies est devenu une métaphore de l'oppression politique, métaphore d'autant plus forte que nous savons que la zombification par tétrodotoxine existe bel et bien, de même que la dictature, que ce soit en Haïti ou ailleurs.



Fort heureusement, le vaudou ne se limite pas à son utilisation macabre. Les pérégrinations de Dennis Alan se font en compagnie de Marielle Duchamp, psychiatre dévolue à la divinité de l'amour, Erzulie, et vivant sa foi en harmonie avec son métier ; Lucien Céline (Paul Winfield), propriétaire d'un restaurant touristique où sont donnés à voir les aspects les plus spectaculaires et les plus inoffensifs du vaudou ; et enfin Louis Mozart (Brent Jennings), jovial tenancier d'un bar où sont organisés des combats de coqs, et qui connaît la formule de la poudre "zombificatrice". Chacun d'entre eux fait découvrir à Dennis Alan un aspect de la culture vaudou, tout en l'avertissant du danger de ses investigations - auxquelles ils prêteront néanmoins leur concours, quitte à en payer le prix. L'occasion pour le spectateur d'assister à des spectacles d'une grande et inquiétante beauté (par exemple la fabuleuse ascension illuminée, chargée d'un mysticisme qui se retrouve jusque dans la scène d'amour entre le Dr Duchamp et Dennis Alan, ou encore la préparation de la poudre) et à des touches d'humour qui allègent heureusement le sentiment général d'oppression.

Car c'est bel et bien du côté de la magie noire que "L'emprise des ténèbres" (pour une fois le titre français frappe en plein dans le mille) déploie ses scènes les plus effrayantes et les plus marquantes. Pressentiments, hallucinations et cauchemars, parés d'une magnificence visuelle rare, réservent déjà leur content d'effroi, leur caractère d'avertissement concret ou symbolique instaurant un climat véritablement oppressant, une touffeur moite qui agit comme un étau sur la gorge et l'esprit. Wes Craven jouant avec maestria de la suggestion, de l'ellipse et du plein cadre, l'horreur éveillée n'en est que plus paniquante, passant elle aussi de l'avertissement (la chambre ensanglantée, la scène de torture) à la nuisance déclarée (y compris à distance, lors d'un repas bostonien raffiné…). La scène où Dennis Alan reçoit la poudre en plein visage atteint un paroxysme d'épouvante inouï (tout ce que nous craignions est en train d'arriver), donnant lieu à un plan vacillant à la steady-cam inoubliable (Bill pullman extraordinaire), qui aboutira à un enterrement vivant. Wes Craven rend hommage au "Frayeurs" de Lucio Fulci, et le sentiment de claustrophobie (et d'arachnophobie) est presque insoutenable. La séquence finale, quant à elle, sera un festival de fantastique et d'horreur, bourré de trouvailles dramatiques et poétiques où la métaphore des âmes emprisonnées trouvera une conclusion émouvante et libératrice.



Film mineur de Wes Craven ? C'est une plaisanterie! Peu de films peuvent se targuer de renouveler aussi drastiquement leur sujet et d'offrir au spectateur des niveaux de lectures différents d'une telle richesse, tout en conservant une efficacité d'épouvante aussi puissante. A redécouvrir et à revoir sans se lasser, "L'emprise des ténèbres" est un film majeur de Wes Craven, et un film majeur du genre, tout simplement.








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