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A quel moment un film devient-il une galère ? Avant même le tournage, ou pendant ? Quand on se rend compte que le premier rôle est à pleurer, ou quand on constate que Mattel aurait pu signer les accessoires ? Toujours est-il qu'entre "Le puits et le pendule" et "Castle freak", Stuart Gordon s'est farci "Fortress". Il y a même entraîné son fidèle acteur, Jeffrey Combs ("Mais Stuart, c'est débile !" "Ok mais j'ai signé ! Alors quoi, tu vas pas me laisser tout seul là-dedans, quand même?"). Le scénario ? Amusant, mais… mauvais. Le budget ? Inégal. La tête d'affiche ? "Le gars français de "Highlander", tu sais bien…"



Jeffrey Combs signe d'une main distraite tout en relisant le début du scénario : dans un futur hyper surveillé marqué par la pauvreté et la surpopulation, John Henry Brennick et sa douce tentent de passer un poste de contrôle en dissimulant la deuxième grossesse de madame. En effet, même si sa première mise au monde fut un échec, le doublon est formellement interdit par la loi. Résultat des courses : le gentil aux yeux mouillés d'amour tendre et pur prend 31 ans de prison ferme (comme ça on est sûr qu'en sortant, il ne jouera plus avec son appareil reproducteur). Doué d'un pouvoir de guérison instantané contre les morsures de chiens (madame quant à elle semble courir plus vite qu'un berger allemand), le voilà donc incarcéré dans une forteresse souterraine high-tech de la Men Tel, dont la bien nommée voix électronique "Zed" déclare qu'il est impossible de s'échapper. Isolée au milieu d'un désert, elle s'enfonce sur plus de trente étages d'acier, des appareils de surveillance et de répression à distance gardant l'œil sur les détenus jusque dans leurs rêves… Et que croyez-vous que veuille John le bon ? S'échapper, pardi…



En tant qu'expert miskatonicien, Jeffrey Combs, toujours, décèle rapidement les morceaux de films qui ont été prélevés avant d'être greffés les uns aux autres : "1984" et "New York 1997" pour l'hyper surveillance, "Total Recall" et "Running Man" pour le bidule du nez qui passe ici dans le ventre et peut exploser, "Star Wars" et "Robocop" pour les droïdes semi humains, "Le Cobaye" pour le mixeur cérébral, et même… "Maximum Overdrive" ("Duel" si on est gentil) pour la scène finale ! En soi la technique de compilation n'est pas rédhibitoire, à preuve un certain ami espagnol qui s'en sert avec talent... Mais encore faut-il bien choisir ses morceaux et ne pas faire coller le tout à coup de clichés. Et là, c'est râpé.

Nous avons d'abord un joli spécimen de couple reproducteur dont le bien fondé ne saurait être remis en cause, puisqu'ils sont tellement… touchants ? Humains ? Bref, vive la démagogie et le consensus qui se passent totalement d'argument. On montre des soldats misogynes qui traitent les mères de "pondeuses" et hop, tout le monde est d'accord : les vilains sont vraiment des vilains. Nous avons ensuite de patibulaires taulards qui vont devenir des potes (car il faudrait être un monstre pour faire la gueule à un héros, et là ce sont juste des hommes, snif). Et puis un génie myope (à ranger dans l'anthologie des lunettes cassées au cinéma). Et un homme résigné qui se décide à agir pour mourir la conscience nette. Et aussi un directeur faillible par là-même où il devrait sévir, curieux pervers qui ne couche pas mais veut un enfant (au moins on est sûr que dans le futur, se reproduire sera plus obsédant que le sexe). En somme, la grosse tartine.



Beaucoup disent que le talent de Stuart Gordon s'est étiolé avec le temps, faisant de "Fortress" (entre autres, mais particulièrement) le symbole de son déclin. Non seulement (à mon avis) "Castle Freak" et "Dagon" démentent cet effondrement, mais je pense au contraire que le film aurait été une calamité s'il avait été confié à un réalisateur quelconque. Certes l'histoire est écrite d'avance, certes on lèvera les yeux au ciel plus souvent qu'à son tour, certes l'acteur principal fait "han han" quand il souffre, et certes, même pour ce qui est des effets gore et des scènes d'action (la meilleure étant l'attaque des droïdes), vous aurez forcément vu mieux ailleurs.

Ceci dit, Stuart Gordon insuffle dans ce gros plum-pudding une fluidité, un dynamisme et un sens de la mise en scène qui empêche à tout moment le spectateur de sombrer dans l'indigestion. Placements et mouvements de caméra, montage et direction des seconds couteaux relèvent déjà la sauce et donnent au tout un intérêt qui ne dépasse pas le divertissement… mais c'est déjà pas mal. Par contre, on regrettera que le budget soit passé essentiellement dans la reconstitution de la forteresse, là où il aurait permis au réalisateur de concocter un univers plus propre à ses obsessions. La remontée des profondeurs, figure de style récurrente chez Gordon, aurait pu être mise davantage en rapport avec le sujet de l'enfantement. Ici, le parallèle est à peine esquissé, et la pseudo scène d'avortement se termine en queue de poisson… Il fallait faire du spectacle, pas de la poésie. Tant pis, on attendra "Dagon".



De "Fortress", on retient surtout la sensation d'avoir affaire à une équipe de tournage qui se serre les coudes pour parer au désastre... et la bouille hallucinée de Jeffrey Combs, qui semble ne pas en revenir d'être là. Reste aussi une question : cette fameuse scène finale, inutile et grotesque, a-t-elle vraiment été tournée par Stuart Gordon ? Etait-elle prévue au départ ? Le réalisateur était-il très fatigué ? A-t-il confié la direction à son assistant, le temps d'aller faire une petite sieste? En tout les cas, tout est bien qui finit bien, que ce soit pour Brennick ou pour le spectateur... Comment ça, un "Fortress 2"?