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Premier film tiré d'un roman de Stephen King, "Carrie" fut également le premier best-seller de celui qui allait devenir l'un des maîtres de l'horreur contemporaine. Au vu du nombre des adaptations qui ont vu le jour depuis, celle-ci compte parmi les rares réussites, avec, par exemple, "Simetierre" ou "Misery". Jusqu'alors, les pouvoirs psi avaient été la propriété quasi exclusive de la science-fiction, notamment avec John Campbell (revue "Astounding Science Fiction", 1939-1960) et son écurie d'auteurs prestigieux comme Clifford D. Simak et Alfred E. Van Vogt. En 1953, Theodore Sturgeon, écrivain très apprécié de Stephen King, apporta avec le mondialement connu "Les plus qu'humains" un traitement humaniste au sujet, tournant autour d'enfants exclus et dotés de pouvoirs surnaturels. On peut évidemment y voir l'une des influences de Stephen King, tant il est vrai que la plupart de ses œuvres sont des renouvellements de thèmes préexistants, qu'il fait ici basculer dans l'horreur avec un réalisme psychologique et un suspens diaboliques.



"Carrie" White (Sissy Spacek) est une adolescente étudiant à la "Bates High School". Eduquée de façon spartiate, anachronique et culpabilisante par une mère fanatiquement dévote, elle est extrêmement timide, maladroite et naïve… et fait office de souffre-douleur de sa classe. Découvrant avec panique ses premières règles dans les douches du gymnase, les cruelles railleries de ses camarades provoquent la première manifestation de son pouvoir de télékinésie. Son professeur de sport, Miss Collins (Betty Buckley), punit alors les élèves et tente plus ou moins de prendre Carrie sous son aile... Mais c'est sans compter sur la démence de Mme White (Piper Laurie) et la méchanté de Chris Hargensen (Nancy Allen)…

Inscrite dans une réalité que chacun peut comparer de près ou de loin avec son propre vécu, l'histoire contée tire déjà une grande puissance de l'identification du spectateur. "Carrie" White est le parangon de la solitude adolescente, de ses craintes, de ses souffrances et de ses déceptions… ainsi que du vœu tout-puissant de destruction auquel elle se sent parfois poussée. Bien entendu, le film n'est pas destiné à ceux et celles qui ne pourraient se reconnaître que dans les personnages incarnés par Nancy Allen, John Travolta et leur clique d'andouilles, sauf à espérer une improbable prise de conscience…



Avec son art de la mise en scène ambiguë, cruelle et ironique, Brian de Palma a trouvé dans cette chronique de l'âge ingrat un terrain de jeu idéal, et y a apporté ses propres obsessions. La séquence d'ouverture est une nouvelle variation de la scène de douche hitchcockienne ("Carrie" croit que son sang annonce une mort imminente, et si on en croit les râles de sa mère à la fin du film, la possibilité d'acte sexuel qu'évoque pour elle l'apparition des règles de sa fille est bel et bien comparable à des coups de couteaux). La musique de Pino Donaggio, quant à elle, reprend les stridences de cordes de Bernard Hermann dans "Psychose" aux moments où "Carrie" exerce sa télékinésie, et l'école elle-même est rebaptisée "Bates High School". D'ailleurs, la folie de Norman Bates ne résultait-elle pas des préventions de sa mère à l'égard des filles ? Pour autant, on ne peut guère parler d'un Bates féminin, et c'est véritablement l'univers de "Carrie" White qu'a su représenter le réalisateur.

Plusieurs fois isolée dans un coin de plan lorsqu'elle se trouve hors de chez elle (un extérieur coloré, ensoleillé ou illuminé, doté de larges espaces où sa solitude ressort d'autant plus, et qui s'oppose à la maison des White, sombre et étriquée, avec le petit cagibi où se trouve une statuette de Saint Sébastien… qui fut martyrisé pour avoir choisi la religion plutôt les fastes de son empereur), "Carrie" a trouvé en Sissy Spacek une interprète idéale. Son physique tout particulier se prêtait à merveille au caractère tragique et instable de la jeune fille, qui se modifie selon l'attention qu'on lui porte, la situation dans laquelle elle se trouve et la perception qu'elle a d'elle-même. Suis-je une pauvre petite fille qui va mourir (position fœtale dans la douche) ou un jeune femme qui s'épanouit (le bal scintillant et diapré) ? Suis-je un laideron ou une jolie fille (lorsque Miss Collins l'amène devant un miroir, et quand elle essaie les maquillages) ? Suis-je comme les autres ou suis-je un monstre ? Dieu (qui purifie par l'eau et le feu) ou le Diable (comme dit maman) ? Sissy Spacek incarne avec justesse et conviction ces interrogations banales à l'origine, mais dont la tournure fantastique et terrifiante restitue dramatiquement l'intensité émotionnelle.



Entre alliés peu convaincus (Sue, Tommy Ross et Miss Collins qui ne l'aident que par culpabilité) et ennemis bien décidés, "Carrie" obtiendra pour toute réponse une fausse ascension de son estime et une véritable ascension dans la violence, qui confirmera toutes ses craintes. La tragédie est annoncée tout au long du film, chaque moment de bonheur et d'espoir étant contrebalancé par une déconvenue qui monte par crescendo dans la violence psychologique.

Toute la structure du film est déjà contenue dans la séquence d'ouverture, avec ce slow motion vaporeux et idyllique, soutenu par un air de flûte empreint d'innocence, qui se termine sur un écoulement de sang et une explosion de méchanceté. Dans la scène du bal, la structure est reprise pour l'élection de "Carrie" et Tommy Ross, cette fois en montage alterné avec le stratagème de Chris et Billy, et s'achève sur le fameux seau rempli de sang. De l'une à l'autre scène, le regard de Sue sera passé de celui de complice à celui de spectatrice impuissante, fausse progression typique chez Brian de Palma. D'ailleurs, les habitués du cinéaste savent bien qu'un moment de bonheur est chez lui toujours annonciateur de catastrophe. Le slow que "Carrie" danse avec Tommy dans le sens inverse de la caméra est à cet égard exemplaire, traduisant à la fois l'ivresse de la jeune fille et la spirale angoissante dans laquelle le spectateur sait qu'elle est en train de sombrer. De Palma transmet ainsi au spectateur le regard impuissant de Sue, de la même façon que dans le roman de Stephen King.



Le split-screen, véritable propriété stylistique du réalisateur, traduit lui aussi plusieurs choses. Tout au long du film, on a pu voir à maintes reprises que le don de télékinésie de "Carrie" était lié au regard, à la violence qu'elle renvoit lorsqu'elle ne peut plus "encaisser" celle qu'elle reçoit. La télékinésie est le miroir des violences psychologiques subies, et l'une des scènes montre d'ailleurs "Carrie" briser la glace qui se trouve dans sa chambre, symbole de la haine qu'elle éprouve pour elle-même. Car ce pouvoir extraordinaire est aussi une manifestation d'échec. Le split-screen intervient ainsi au moment critique où "Carrie" bascule dans la "folie" (pas facile de rester saine d'esprit quand, après avoir cru au bonheur, on reçoit du ciel le sang de porc menstruel qui avait alerté maman). Il marque à la fois la coupure définitive entre "Carrie" et les autres (non seulement du point de vue symbolique, mais aussi matériel puisqu'elle se tient immobile au milieu de l'agitation), ainsi que le regard tout puissant (Dieu ou Diable) auquel elle accède… dans l'erreur, car la trahison des autres n'est pas terminée : il reste la mère, justement, grande timbrée devant l'éternel...

"Carrie au bal du diable" (chers distributeurs français, voulez-vous bien supprimer ce sous-titre stupide ?) est un film d'horreur psychologique cruel et esthétiquement superbe, l'une des perles incontournables de l'oeuvre de Brian de Palma.








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