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*** CETTE CRITIQUE CONTIENT DES SPOILERS *** Commencé en 1988 et interrompu par manque de moyens financiers, "The Manson Family" s'intitula tout d'abord "Charlie's Family". Uniquement diffusé lors de festivals ou bien circulant sous le manteau dans sa version inachevée, il ne put prendre la forme qu'avait souhaitée son réalisateur que lorsque Jim Van Bebber reçut l'aide financière de Blue Underground, en 2003. Le film se présente comme un faux documentaire, style que Van Bebber a déjà utilisé dans de précédentes oeuvres. Outre l'impossibilité d'obtenir des documents et interviews conséquents sur les affidés du gourou psychotique, ce choix répond à une volonté non dissimulée de la part du réalisateur : maîtriser totalement son sujet, montrer et dire, après des années de recherches, ce qui lui semble être LA vérité sur la petite "famille" Manson, et sur la façon dont les événements ont été falsifiés, conduisant à l'élaboration d'une icône qui fait encore aujourd'hui des partisans, sinon des adeptes. Entreprise de démystification et de mise en garde, donc.



La structure du film se met rapidement en place : première couche narrative, la reconstitution de l'histoire du groupe Manson, se présentant d'abord comme un groupe de hippies quelconques, combinée aux images du procès, des manifestations et des interviews des membres du groupe peu après les nuits meurtrières du 9 et 10 août 1969. Deuxième couche narrative, en 1996, la préparation d'un documentaire télévisé par Jack Wilson, qui s'indigne du fait que les travaux faits jusqu'à présent sur le sujet se soient concentrés sur le leader du groupe, entretenant ainsi le mythe. De nouvelles interviews de la famille Manson sont alors présentées, mais aussi, en parallèle, les images d'adeptes actuels, qui font très vite parvenir à Jack Wilson des menaces de mort au cas où il s'aviserait de mener son projet à terme.

Le ton est donné dès les premières images, où des fleurs colorées sont progressivement submergées par une pluie de sang : ce qui se donnait au départ comme un mouvement "peace and love" était en fait son dévoiement en une secte pure et dure, dont il ne reste aujourd'hui que le culte de la mort, frénétique et décérébré. A l'instar du "69" renversé en "96", tout le film est construit sur le retournement : là où on prétendait à l'amour sans limite et à la libération de l'esprit par les drogues se trouve en fait la désintégration psychique, le viol et l'inquisition. Là où on pensait avoir affaire à un homme charismatique et diabolique se trouve en réalité un nain foireux, ex-taulard et musicien exécrable, dont la marmelade cérébrale n'avait d'égale que sa faculté à profiter des esprits encore plus faibles que le sien. Et finalement, Van Bebber répond au mythe par un énorme film de propagande anti-mansonien, œil pour œil et dent pour dent, choix éminemment discutable et qui sera sans doute l'objet de bien des polémiques dans la façon dont sera jugée son œuvre.



La multiplicité des sources (interviews de 1969 et de 1996, reconstitutions, tableau hystérique des adeptes actuels, inserts bigarrés reproduisant les symboles dévolus au mythe, flashes fantastiques) et des types de prise de vue (caméra fixe, à l'épaule, angles baroques, etc.) permet à Van Bebber de reproduire l'aspect psychédélique des perceptions propres au sujet de son film, tout en la rendant dès le départ inquiétante et en dynamitant son kaléidoscope. Outre la dynamique qu'elle introduit tout au long du récit linéaire (depuis la formation du groupe jusqu'aux nuits sanglantes), elle représente la façon dont le réalisateur effiloche la trame mythique pour la défaire. On peut dire que face aux scènes insoutenables de la fin, où le couteau des fanatiques va impitoyablement saccager des chairs humaines choisies arbitrairement, Van Bebber répond par les coups de poignards que l'art met à sa disposition. Cet aspect esthétique est à prendre en compte, car si toute la première partie a l'air plutôt calme, elle contient pourtant une grande violence sous-jacente, celle d'un cinéaste en colère et en plein travail d'exorcisme.

Les éléments superposés ne cessent de mettre en lumière les contradictions, les mensonges et le non-sens des allégations de chacun des membres, soulignant le caractère partiel et partial de leurs propos et nous offrant une galerie consternante de psychologies mutilées. A tout moment, le témoignage des vétérans est démenti par les faits, par le témoignage d'un autre membre (on voit d'ailleurs très bien que les anciens se méfient de la parole des uns et des autres, contredisant l'esprit moutonnier des partisans qui n'ont pas fait partie du groupe originel) ou tout simplement par les rapports légistes. L'incorporation des adeptes dans le groupe Manson est en réalité celui que l'on trouve dans n'importe quelle secte : perte des repères, désir de pureté, volonté de trouver un sens à sa vie, mais aussi d'exister au regard des autres (d'abord aux yeux des autres membres, ensuite à ceux du monde entier), le tout généralement accompagné d'une dépendance affective totale et d'un cerveau déjà cramé sur toute la ligne.

A ce sujet, on prohibera d'urgence le doublage français parfaitement inapproprié, qui a choisi de donner aux personnages des voix dignes d'un dessin animé et d'éliminer les procédés réalistes du travail sonore, produisant un décalage des plus néfastes faisant varier la qualité du film du simple au double.



Mais encore, la façon dont les anciens adeptes envisagent les choses plus de vingt-cinq ans après montre qu'ils n'ont toujours pas pris la pleine mesure de leurs actes, ni de ce qui les y a conduit. Des interviews d'époque à ceux de 1996, le ton a certes changé, passant de l'arrogance, de la menace ouverte et de la débilité profonde à une attitude plus réflexive. Mais c'est pour laisser place à la dissimulation calculée, à la mauvaise foi, au déni et à une stupéfiante inconséquence. Ainsi Bobby (interprété par Van Bebber lui-même), premier à avoir commis un meurtre et arrêté avant les nuits du massacre, ne trouve rien de mieux à déplorer dans l'histoire que l'anéantissement de sa carrière d'artiste consécutive à son arrestation, et continue à couvrir Manson en le mettant hors de cause dans ses actes. Tex, au contraire, devenu homme d'église alors qu'il a été le meneur zélé des boucheries du 9 et 10 août 1969, a une nette tendance à se faire passer pour la victime d'un mécanisme qui le dépassait, nonobstant le fait que la tournure meurtrière du groupe Manson a pris source dans un vol d'argent dont il était l'auteur. Difficile, à vrai dire, de savoir quel est le pire imbécile du clan, chacun apparaissant à sa façon comme un monument de stupidité.

Le clou de la démystification, bien entendu, est dans le compte-rendu des événements qui ont sonné le glas de la génération hippie et le début du mythe mansonien. Tout le film est dirigé vers cette séquence insupportable, dont l'horreur fera pâlir plus d'un spectateur et le hantera sans doute pour longtemps. A mille kilomètres de la pseudo-mystique du "Helter Skelter", montée de toute pièce d'après le délire camé d'une ex-catéchiste au bord de l'implosion nerveuse, la motivation des meurtres (que Manson, dans son grand courage, a préféré déléguer plutôt que de commettre lui-même) est ici présentée comme le produit combiné d'une sordide histoire d'argent, d'une haine raciste avérée (il s'agissait de détourner l'attention sur les Black Panthers, alors même que la police n'avait pas été dupe lors du crime commis par Bobby) et d'un dépit puéril et hypocrite, celui de Manson à l'idée de ne pouvoir éditer un disque. Elle apparaît aussi comme le résultat d'un mode de vie orgiaque que les adeptes n'ont vraisemblablement pu supporter (ils restent en fin de compte de grands puritains énervés), ne trouvant d'issue que dans le désir de tout bazarder dans un trip de mort. Les meurtres, filmés du début à la fin dans des couleurs survoltées, (Van Bebber a tout de même le "tact" d'occulter l'éviscération de Sharon Tate), n'en sont que plus immondes, perpétrés méthodiquement par des hyènes qui, en fin de compte, ne savent même pas pourquoi ils les commettent, et donc totalement inaccessibles aux supplications des victimes.



La dernière partie reflète tous les points sur lesquels on peut discuter du bien fondé ayant guidé la réalisation de "The Manson Family". Van Bebber s'est mis lui-même en abîme dans le personnage de Jack Wilson et dans les menaces qu'il reçoit de la part des adeptes contemporains du culte Manson, qui n'est rien d'autre qu'une idéologie totalitaire de la mort. L'image qu'il en donne est alors une extrapolation caricaturale et ultra menaçante, et vaut comme un avertissement moral finalement assez classique : si vous ne faîtes pas attention, tout recommencera. Dans le même temps, Van Bebber nous rappelle donc assez honnêtement que la version que nous venons de voir est la sienne… tout en nous demandant d'y réfléchir sérieusement. Certains spectateurs y verront peut-être une raison suffisante pour discréditer son œuvre. D'autres, au contraire, y trouveront matière à discussion, ce qui était finalement le but. Dans tous les cas, Van Bebber a parfaitement mené à terme son projet, nous donnant à voir un film complexe, dérangeant et éprouvant, destiné à détrôner une idole de son piédestal.








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