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Un homme au visage meurtri scrute la nuit depuis la fenêtre de son appartement. Au volant d'un pick-up, il se rend près d'un canal industriel et y transporte un corps enroulé dans un tapis. La voix d'un veilleur de nuit l'interpelle, une lampe torche fouillant l'obscurité, et il s'empresse de jeter son encombrant paquet… mais le tapis se déroule jusqu'en bas du canal. De retour chez lui, la lampe du veilleur de nuit est sur sa table, et un post-it est collé au mur : "Qui es-tu ?" Son nom est Trevor Reznik. Sa maigreur est devenue une souffrance pour les yeux, il n'a pas dormi depuis un an. Employé à la National Machinist, une usine d'assemblage, il se rend régulièrement chez Stevie, une prostituée, ainsi qu'au café de l'aéroport, où il parle avec la serveuse Marie. Mais dans ce quotidien triste et sordide, des choses étranges se passent. Sur son frigo apparaît un autre post-it figurant un jeu de pendu… L'un de ses collègues de travail est remplacé par Ivan, un homme inquiétant dont la présence le déconcentre et lui fait commettre une faute professionnelle, coûtant un bras à un autre collègue, Miller…



Scott Kosar est décidément un scénariste de talent, dont les services risquent de devenir rapidement très coûteux. Après avoir réussi à rafraîchir d'une manière assez intelligente le scénario de base de "Massacre à la Tronçonneuse", il nous livre ici une histoire originale et prenante, traitant le thème de la culpabilité d'une façon inédite (à ma connaissance) au cinéma. On peut y dégager trois grandes qualités, qui à elles seules méritent amplement le détour : un suspens sourd et angoissant, des dialogues et des confrontations d'acteurs d'une épaisseur psychologique et expressive hallucinante, et un propos d'une intelligence rare, prouvant que le thriller n'est pas incompatible avec une réflexion humaine profonde et passionnante. Avec "The Manson Family", 2005 commence donc en beauté pour ce qui est de la qualité des films de genre.

Mettre en avant le scénariste au détriment du réalisateur n'est pas un hasard. Brad Anderson se révèle être un bon metteur en scène, mais la richesse du film, une fois n'est pas coutume, vient d'abord de son écriture. Non content de construire avec finesse, par succession de petites touches, une intrigue tendue vers sa révélation finale, les références qu'utilise Scott Kosar sont parmi les meilleures du monde en matière de littérature : j'ai nommé Fédor Dostoïevski et Franz Kafka. Et par bonheur, ce n'est pas lourdement qu'il s'en sert. Si vous ne connaissez pas ces auteurs, vous n'y verrez rien dans le film, sans que celui-ci en pâtisse.



Trevor Reznik lit "L'Idiot" de Dostoïevski, c'est la seule référence explicite à l'auteur russe. Mais les éléments propres à son univers sont légions. Le nom de Reznik, son rapport sensible avec Stevie la prostituée et ambivalent avec la propriétaire-concierge, renvoie aux aventures de Razkolnikov dans "Crime et Châtiment". Le nom et la nature d'Ivan renvoient quant à eux au "Double" et aux "Frères Karamazov", tandis que l'enfant épileptique fait le lien avec "L'Idiot" et avec Dostoïevski lui-même, puisqu'il souffrait de cette maladie.

Pour ce qui est de Franz Kafka, on évitera de penser automatiquement "absurde" comme nos professeurs de lycée se sont entêtés à nous l'apprendre. Ce que Scott Kosar en a tiré, ce sont principalement deux choses : d'abord la maigreur effrayante de Trevor Reznik, combinée avec le jeu du pendu et les machines de l'usine d'assemblage, qui reprend d'une façon transformée la logique de "La Colonie Pénitenciaire", où la sentence des condamnés est inscrite à même la chair à l'aide d'une machine. Ensuite, l'ambiguïté constante des dialogues, des gestes et des expressions des personnages, suscitant un éventail d'interprétation large et déroutant.

Et bien entendu, ces références ne sont pas gratuites : l'œuvre de chacun de ces deux auteurs est traversée par les notions de culpabilité et de rachat, par une intensité phénoménale, un humour nerveux et un humanisme fouillé, que l'on retrouve parfaitement dans "The Machinist". Pour une fois, on peut parler de film "dostoïeskien" ou "kafkaïen", là où ils n'avaient précédemment été utilisés que pour les clichés qu'en ont tiré la culture officielle (y compris dans "Le Procès" d'Orson Welles).



Brad Anderson ne commet à mon sens qu'une grande erreur : le choix de sa photographie, dont la tonalité est faîte d'un côté de couleurs glauques et verdâtres, et de l'autre de lumières pâles. Certes, cette coloration est pertinente dans la mesure où elle donne le "la" de l'atmosphère générale, sordide, plombée, comme rongée de l'intérieur. Mais elle est trop uniforme, et donne parfois aux images un aspect "Matrix" assez mal venu, même si elle vise ainsi à accentuer l'idée que nous nous trouvons dans une réalité parallèle.

Ces aspects sombres et huileux, combinés au caractère énigmatique de l'intrigue, ont poussé une part de la critique à évoquer David Lynch, ce qui est le fruit d'une erreur monumentale et extrêmement superficielle. Que je sache, la construction en puzzle n'appartient pas à Lynch et est présente chez nombre de cinéastes. Brad Anderson ne le cite pas exclusivement, et même presque pas du tout, faisant plus volontiers clin d'œil à Adrian Lyne ("L'échelle de Jacob") dans la courte scène du métro, ou encore Alfred Hitchcock (le tunnel dans lequel s'enfonce Trevor Reznik au volant de son véhicule). Sa manière de filmer est plus encline à la souplesse et au vertige, là où Lynch se caractérise au contraire par le forçage du trait et la prise de vue glacée.

Avec une finesse et un à-peu-près merveilleusement calculés, "The Machinist" parvient à angoisser en multipliant les petites pointes de bizarreries sans les souligner, soit qu'il passe dessus d'un air anodin (ici le ralenti curieux d'un véhicule, là une goutte de sang qui coule, et en de multiples endroits la répétition d'un phénomène étrange), soit qu'il les présente sans la moindre dramatisation théâtrale (par exemple la greffe insolite d'Ivan, que Lynch aurait sans doute cadré avec une cacophonie de sons paroxystiques). Ou encore, il contourne habilement l'effet attendu : lorsque Trevor emmène l'enfant de Marie dans le train fantôme, les signes obsédants de sa culpabilité devraient le pousser à un accès de folie, à la fuite. Mais la garde d'un enfant lui a été confiée, il assume son rôle d'adulte en intériorisant tout, et contre toute attente, c'est l'enfant qui craque.



Là où Anderson excelle enfin, c'est dans la direction d'acteur. L'interprétation dans "The Machinist" est proche du sublime, tout acteurs confondus, à commencer évidemment par Christian Bale, dont l'exploit physique est incontestable, communiquant par sa seule apparence une sensation de souffrance peu commune. Son interprétation est phénoménale. Trevor Reznik n'est pas un personnage univoque, sa personnalité se modifie subtilement selon la situation et la personne avec qui il a affaire. Absent, fragile et purement industrieux au travail (au moindre accroc, il sort ses connaissances en droit, et paraît fantomatique devant le corps colossal de Michael Ironside), il est proche et complice avec Stevie la prostituée (très belle et très douce Jennifer Jason Leigh), stressé et marqué avec Ivan, détendu et drôle avec Marie la serveuse.

Une variété de jeu non dénuée d'humour dans ses moments extrêmes (Bale écarquillant les yeux, pantins désarticulé faisant penser à Charlot), et qui correspond aussi au "machinisme" de l'histoire, puisque dans la découverte et l'acceptation progressive de la vérité, Trevor effectue finalement plusieurs montages, qui vont s'éliminer un à un (la faute professionnelle, l'idylle avec Marie, la tentative de couple avec Stevie).

"The Machinist" est un film remarquablement construit, angoissant et émouvant, et il vous faudra le voir si vous voulez apprendre ce qui ronge Trevor Reznik.








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