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Au sortir d'une réception mondaine, un sbire de Marietta Fortune, Bob Ray Lemon, accuse à tort Sailor Ripley d'avoir essayé de se farcir cette dernière, laquelle n'est autre que la mère de sa fiancée, Lula. Puis il tente de le tuer. Objectif : faire d'une pierre deux coups, en séparant Sailor et Lula une bonne fois pour toute et en éliminant un témoin gênant du passé de Marietta… Mais Sailor se défend comme un sauvage : aux yeux de tous, il tabasse son agresseur jusqu'à ce que mort s'ensuive. Enfermé durant 22 mois et 18 jours à la Pee Dee Correctional Institution, il recontacte Lula dès sa mise en liberté conditionnelle, destination Californie… Marietta Fortune, véritable sorcière, lance aussitôt à leurs trousses son concubin Johnnie Farragut ainsi que son ex-amant Marcello Santos, un redoutable mafioso.



"Sailor et Lula" est l'un des films les plus immédiatement compréhensibles de David Lynch, et constitue en même temps une excellente entrée en matière pour ceux qui ne connaîtraient pas encore le cinéaste, car il contient à peu près tous les éléments qu'on retrouve dans le reste de son oeuvre. Romantique, effrayant, violent et très drôle, il offrit à Nicolas Cage le deuxième meilleur rôle de sa carrière après celui de "Arizona Junior" (1987), et fut primé de la Palme d'Or en 1990. C'est aussi le film avec lequel Lynch a commencé à se faire des ennemis et des fans définitifs.

Comme la plupart de ses autres films, "Wild at Heart" est une quête d'amour et d'absolu qui se déroule dans un monde infernal. Rebelles et romantiques, Sailor et Lula s'aiment, pensent et vivent avec une sincérité, une intensité et une tendresse d'enfants, quand bien même leur road movie s'accompagne de violence et de sexualité torride. Si on y regarde bien, Sailor ne tue qu'une fois, sous l'empire d'une menace mortelle et démoniaque. Lorsqu'il corrige un homme dans une boîte nuit, c'est pour défendre l'honneur de sa "fiancée", tel un honorable chevalier, et le hold-up dans lequel il s'embringue n'est accepté qu'à la condition qu'il reste clean. De même, les avances sexuelles perverses dont sont l'objet Sailor (de la part de Marietta) et Lula (de la part de l'immonde Bobby Peru), n'ont rien à voir avec leur approche du sexe, dépourvue de toute connotation morbide.



"L'enfer, c'est les autres." La mère de Lula est un monstre, et plus précisément une sorcière, comme le suggèrent les mains aux ongles crochus passant au-dessus d'une boule de cristal, les chaussons à pointes recourbées, les apparitions de la vilaine sorcière sur son balai. Le feu qui ne cesse de renvoyer à ses crimes n'est pas celui qui consume le cœur des deux amants : c'est le soufre dévorant de son égoïsme, de ses trahisons incessantes et de sa jalousie à l'égard d'une relation pure dont elle serait bien incapable, comme le comprendra trop tard Johnnie Ferragut. Elle n'est pas une enfant : elle est juste infantile. Toutes les autres figures du mal qui apparaissent dans le film sont le produit de son venin : Santos et ses acolytes, Mr Reindeer, Juana, Perdita Durango et Bobby Peru, cultivent la vulgarité, le meurtre, le mensonge et la duplicité, ne jouissant obscènement que de la mort qu'ils peuvent répandre ("J'aime l'odeur de la mort", déclare Santos).

Rien de tel chez Sailor et Lula, qui cultivent avec innocence tous les clichés positifs de la rébellion américaine : séparation d'avec les valeurs parentales, look typé et symbolique (la fameuse veste en peau de serpent, qui appartient réellement à Nicolas Cage, renvoie à la pièce de Tennessee Williams, tandis que la voiture conduite par Sailor est une T-Bird des années 50 évoquant "La Fureur de Vivre", 1955), goût pour la musique défouloir (Powermad) ou sentimentale (les chansons d'Elvis Presley interprétées par Nicolas Cage lui-même) déclenchant l'hystérie de Lula et de la foule, déploration des malheurs du monde (couche d'ozone, accidents de voiture…) et référence constante au magicien d'Oz ("Si tu as vraiment un cœur sauvage, tu te battras pour tes rêves."). Un univers que le clan adverse résume d'une insulte : "Triste con".



C'est donc bien un monde manichéen que représente David Lynch, avec un goût prononcé pour la caricature saisissante et décallée, génératrice de malaise et d'humour. Diane Ladd est proprement hallucinante dans son rôle d'hystérique haineuse, pleurnicharde et inconséquente, Nicolas Cage fabuleusement "jazz" avec ses répliques pensives et rock'n'roll, Harry Dean Stanton touchant et tragique, Willem Dafoe répugnant jusqu'à la moëlle, et chaque apparition, jusqu'au moindre petit caméo, dispense une note distordante formidablement consistante, qui ne manque jamais de faire mouche (Sherilyn Fenn en victime d'accident de la route, par exemple, vous crucifie le cœur en quelques petites minutes).

C'est que Lynch affirme là un style dont il ne se départira que dans la parenthèse "Straight Story" (1999). Une photographie impeccable qu'on dirait presque satinée, des jeux de couleurs saturées et chargées, tout comme la musique, d'appuyer le sens et la tonalité des scènes, des sons réalistes amplifiés ou au contraire des bruitages bourdonnants et baroques qui diffusent une tension immédiate, des profondeurs d'écran et des tons à variabilité brutale, des mouvements fluides et empreints de solennité, bref, tout un maniérisme qui plonge le spectateur dans un état second où tout doit être ressenti sur un mode exacerbé, que ce soit dans l'humour, la peur ou la violence. Un cinéma impressionnant, dans tous les sens du terme.



On ressort du film groggy et enchanté, l'esprit marqué d'images et de scènes d'une force peu commune. La scène d'introduction, par exemple, qui vous fait passer en deux minutes chronos de l'élégance à la sauvagerie complète. Celle de la boîte de nuit où vont danser Sailor et Lula. Le repaire de Juana. L'arrêt de Sailor et Lula sur le bas-côté de la route, où Lula, excédée par les horreurs entendues à la radio, s'écrie "Oh, les cons ! C'est vraiment la nuit des morts-vivants !", et où, à l'inverse du début du film, la musique de Richard Strauss télescope un morceau de hard rock, le plan se finissant sur un soleil couchant au-dessus du grand espace américain. Et puis, la confrontation perverse de Lula avec Bobby Peru, et tant d'autres…

"Wild at Heart" est enfin le dernier film de Lynch à se terminer d'une manière réellement heureuse, et le seul, également, à contenir un véritable enfant : Pace (Glenn Walker Harris Jr.), qui lève les yeux à travers un pare-brise ensoleillé pour voir son père Sailor demander en chanson la main de sa mère Lula, l'unique couple positif de tout le cinéma de David Lynch.