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La jeune Salomé pénètre dans un couloir ténébreux et y trouve Jean-Baptiste, bel éphèbe assis et quasi nu. Elle s'apprête à l'embrasser quand il essaie soudain de l'étrangler, mais elle parvient à lui échapper. Après une danse sensuelle effectuée devant le roi Hérode, ce dernier lui accorde la décapitation du jeune homme. Puis, se repentant avec fureur d'avoir permis cette exécution, il la tue à son tour. Dans une pièce close, un homme s'efforce de percer le mystère de signes calligraphiés sur une toile. Rageur, il la déchire en morceaux, puis essaie de réarranger ceux-ci comme un puzzle. Chaque étape de sa progression lui donne un accès plus précis à un autre monde. Un être revêtu d'un costume et d'un masque effrayant en surgit, se déshabille, profère des incantations et danse devant lui. Puis une femme à demi nue lui tatoue entièrement le corps de signes calligraphiques. Pour finir, il est lentement et soigneusement écorché vif.



Si vous êtes fan de Clive Barker, je veux dire si vous l'aimez au point de vouloir tout lire et tout regarder de son œuvre (voire de ne colporter sur elle aucune ânerie…), alors "Salomé" et "The Forbidden" vous seront indispensables. Dans le cas contraire, très probablement, l'ennui et l'incompréhension vous guettent. Mais si vous êtes nanti de ce vilain petit défaut qu'est la curiosité, alors approchez, approchez! D'étranges surprises vous attendent, et votre mauvaise inclination sera peut-être récompensée…

Aucun des deux courts-métrages n'était au départ destiné à la projection, encore moins à la diffusion. A l'époque où ils sont tournés (1970 et 1971), Clive Barker n'a pas encore 20 ans. Etudiant en littérature anglaise et en philosophie à l'Université de Liverpool, sa culture artistique est pourtant déjà sélective et affirmée. Il dessine, peint et écrit des pièces de théâtre. L'outil cinématographique, dont il n'a aucune pratique antérieure, est donc pour lui un moyen comme un autre (mais plus coûteux) de matérialiser son univers, de voir ce que ça donne.

Dans tous les sens du terme, "Salomé" et "The Forbidden" sont ainsi des films "expérimentaux". Faute de moyens, Barker mettra d'ailleurs plusieurs années à les finaliser (d'où les dates officielles, 1973 et 1978), et c'est seulement à l'occasion d'une interview, à la fin des années 90, qu'il acceptera d'abord d'en montrer des extraits, puis de les faire restaurer et éditer en intégralité avec l'aide de Redemption Films.



"Salomé" dure 18 minutes, "The Forbidden" 36 (et non 7 et 14 minutes comme j'ai pu le lire sur certains sites). Le premier est tourné en 8mm, le second en 16. Dans les deux cas, l'image est en noir et blanc, et la bande-son, dépourvue du moindre dialogue, est intégralement composée en studio (musique sépulcrale et nébuleuse d'Adrian Carson, bruitages, cris et murmures). Dans les deux cas également, l'histoire de base n'est pas de Clive Barker lui-même, mais s'inspire de l'œuvre d'un grand écrivain, qu'il reprend à son compte d'une façon totalement personnelle. Une façon astucieuse et prudente de s'aménager un cadre précis pour jouer à l'intérieur en toute liberté. Profitons-en, d'ailleurs, pour régler un malentendu une bonne fois pour toutes : "The Forbidden" n'a strictement aucun rapport avec la nouvelle du même titre (en français "Lieux Interdits"), laquelle paraîtra dans les "Livres de Sang" et donnera naissance à "Candyman" sur grand écran.

Sur le plan artistique, "Salomé" et "The Forbidden" ont deux autres points communs. Chacun d'eux est en effet l'occasion pour le jeune Barker de reproduire esthétiquement, et avec les moyens du bord (par exemple, "Salomé" fut tourné de nuit dans la cave d'un ami fleuriste, avec en tout et pour tout une caméra 8mm et un spot d'éclairage), les influences graphiques qui sont les siennes. L'importance de la peinture est manifeste dans "Salomé", les figures sortant de l'ombre et les jeux contrastés de lumière évoquant les portraits de Rembrandt et certains tableaux de Goya, tandis que la décapitation de Jean-Baptiste s'inspire directement des toiles du Caravage.



Dans "The Forbidden", les influences sont plus clairement photographiques et cinématographiques, ce qui prouve une conscience plus aiguë du support utilisé : la géométrisation des espaces et des accessoires (dont le quadrillage à clous, qui ressurgira quelques vingt ans plus tard sur Doug "Pinhead" Bradley) ainsi que les éclairages font penser aux œuvres de Laszlo Moholy-Nagy, Rodchenko et Eisenstein, le développement en négatif et les cadrages sur les yeux à Andy Warhol et Man Ray, les oiseaux animés et le danseur à Jean Cocteau… Pour le reste, inserts décalés, montage libre et musique instrumentale s'inspirent de Kenneth Anger, cinéaste indépendant utilisant le cinéma comme un outil de puissance démoniaque dans des films à l'esthétisme pop, pervers et violent ("Inauguration of the Pleasure Dome", "Scorpio Rising", "Kustom Kar Kommando", "Invocation of my Demon Brother", "Lucifer Rising").

Bien sûr, la surcharge des références (tout à fait compréhensible pour un débutant) ne suffit pas à faire un film, et c'est là, forcément, que le bât blesse. Mais pas tant que ça. Barker n'avait pas de véritable notion de ce que pouvait être un placement de caméra ou une durée de plan dans une stratégie narrative (il le reconnaît d'ailleurs avec humour dans l'interview), mais il s'en est sorti avec un talent inné et très efficace. Certes, à de nombreuses reprises, la confusion s'instaure sur l'identité et le statut des personnages. Certains plans (le cloporte, les clous) reviennent avec une insistance trop appuyée, et le fil se perd parfois en passant d'une scène à l'autre, sans pour autant changer de rythme, lequel s'éternise volontiers sur les audaces visuelles (corps nu et en érection du réalisateur et acteur, messieurs dames!) ou les exploits des effets spéciaux (l'écorchage à vif, convaincant mais très –trop- long). Et pourtant, l'envoûtement est là, indéniable et puissant.



Aussi, à travers ses qualités et ses défauts, ce qui ressort d'une manière impressionnante dans ces deux courts-métrages (et d'une façon particulièrement flagrante dans "The Forbidden"), c'est à quel point l'univers singulier de celui qui allait plus tard mériter le titre de "maître" se présente déjà en fleurs vénéneuses. Les inspirations scénaristiques sont choisies avec un flair stupéfiant, et les variations qui y sont opérées sont d'ores et déjà typiquement barkériennes (sas vers des mondes étranges, climat surréel et angoissant, nécrophilie de Salomé, personnages et symboles énigmatiques, mélange de crudité et grâce, etc.). Il faudra une vingtaine d'années pour que Clive Barker remette la main sur une caméra (et de la façon extraordinaire qu'on sait), mais vraisemblablement, les génies savent très tôt quels sont leurs territoires, et la manière de les tracer.

Pour ce qui est de l'édition DVD, celle-ci ne comprend pas de sous-titres français, et aucune édition en zone 2 n'est à l'ordre du jour. Si vous n'êtes pas bilingue, aucun dommage pour les courts-métrages concernés, puisqu'ils sont muets. Au mieux, vous passerez plus vite sur les 7 interminables minutes de présentations officiées par la calamiteuse et néanmoins toujours active Eileen Daly (ai-je été envoyé sur Terre pour faire sa filmographie?...), à moins bien entendu qu'une galerie de mamelles aux tétons peints de diverses couleurs ne suffise à retenir votre attention. Et au pire, vous réviserez rapidement votre anglais pour comprendre les sympathiques interviews de Clive Barker, Peter Atkins et Doug Bradley, amis d'enfance, hommes et artistes d'une élégance et d'une simplicité tellement touchantes.






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SALOME & THE FORBIDDEN