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La Géorgie (état du sud-est des Etats-Unis, comprenant la chaîne des Appalaches) recèle encore quelques territoires vierges de toute intervention urbaine. Du moins provisoirement… Une compagnie industrielle commence en effet les travaux de construction d'un barrage destiné à alimenter Atlanta en électricité, modification qui doit transformer la Cahulawassee River en un gigantesque lac recouvrant les environs. Sous la houlette impétueuse de leur camarade Lewis Medlock, trois citadins et amis, Ed Gentry, Bobby Tripe et Drew Ballinger se rendent un week-end en amont de la périlleuse rivière, qu'ils comptent descendre en canoë jusqu'à Aintry. Selon Lewis, épris de communion virile avec la nature, il s'agit là d'une expérience à vivre avant que le site ne disparaisse. Le premier contact avec les rares habitants du cru s'avère étrange et fruste mais, passant outre leurs avertissements de mauvais augure, le quatuor d'amis parvient tout de même à louer leurs services pour conduire leurs deux voitures jusqu'à Aintry. Les canoës sont mis à l'eau, embarquement immédiat pour un cauchemar inoubliable.



Le rapport de l'homme avec la nature et avec sa propre humanité est un thème récurrent dans la filmographie de John Boorman (qui ne connaît, par exemple, sa fameuse "Forêt d'Emeraude" de 1985 ?), mais son traitement aura rarement été aussi pessimiste. Adapté du roman homonyme de James Dickey (une première œuvre qui fut sacrée comme étant l'un des 100 meilleurs romans du XXème siècle par le New York Times), et ce par l'auteur lui-même, "Délivrance" reste encore à ce jour l'un des films les plus réussis du cinéaste, et pose un jalon incontournable dans l'histoire du "survival".



Mais délivrance de qui, et délivrance de quoi ? D'abord d'un mythe élaboré de toute pièce par la civilisation industrielle : celui d'une nature revigorante et réconciliatrice.

Les quatre camarades appartiennent à la classe moyenne américaine, dont ils présentent chacun un visage différent : Drew est un doux intellectuel, guitariste à ses heures, et attaché aux valeurs pacificatrices de la civilisation; Bobby, un bon vivant insoucieux, jovial, et qui aime son confort; Ed, un homme timide, pensif et raisonnable; Lewis est le seul à manifester une certaine brusquerie dans son amour de la nature sauvage -il ne manquera d'ailleurs pas d'être qualifié d'extrémiste-, à ne pas avoir de famille ni de travail stable, et c'est lui qui entraîne ses camarades dans l'équipée. Il est d'ailleurs parfaitement antipathique –un bobo qui se la joue Rambo, rien d'autre.

Mais même si les autres se soucient avant tout de retourner à temps chez eux pour regarder le prochain match de football, chacun se rejoint finalement dans un désir commun, celui de se dépouiller un moment des artifices du mode de vie urbain, et de retrouver une communion saine et énergique avec la mère Nature.



C'est avec un scénario tiré au cordeau (tout comme la corde d'un arc) et une réalisation proprement implacable de tranquillité que Boorman va administrer la plus cruelle des désillusions aux personnages -et aux spectateurs que nous sommes. Après une introduction où la voix de Lewis semble parfaitement coller avec la réalité des faits, la caméra cadre les quatre amis de loin, soulignant la distance qui les sépare de l'essence du site, puis se rapproche peu à peu, commençant à distiller un malaise qui ne disparaîtra plus.

Le premier contact avec les indigènes, dont l'événement principal est le célèbre "duelling banjos" (Grammy Award 1974 pour la meilleure performance musicale), révèle en effet une hostilité latente et des préjugés qui, de part et d'autre, ne pourront être vaincu que par l'argent. Là où il y a des hommes, il n'y a pas réellement de réconciliation possible, et le visage mutique, étrange de Billy Redden, annonce assez que le pire est à venir. Et il viendra, dans une scène aussi éprouvante qu'inattendue. Toute émulation sportive, toute contemplation et toute joie s'effondrent alors. Il y a quelque chose de pourri dans le jardin d'Eden, et il va falloir en sortir.



Le jeu d'acteur ne peut qu'éblouir –et nous faire pleurer de nostalgie sur l'époque de la composition de rôle à l'ancienne, une merveille où John Voight et Burt Reynolds brillent d'une conviction incontestable, tout comme les acteurs jouant les "rednecks", d'un réalisme à faire se ratatiner toute envie de virée en montagne! Une performance phénoménale, la deuxième partie du film, consacrée à la "survivance" (célébré par un Lewis rapidement défait), se jouant avec un ennemi invisible, confondu avec les éléments, et d'autant plus angoissant. Là où un casting hasardeux et une direction d'acteurs chancelante auraient provoqué l'ennui le plus total, John Boorman nous fait partager toutes les tensions, tous les drames et tous les enjeux du quatuor, ne nous laissant souffler qu'au générique de fin.

Délivrance amère, dont le fin mot sera livré par le shérif Bullard (le romancier et scénariste James Dickey lui-même, mais oui!). L'interrogatoire des survivants lui a mit la puce à l'oreille, mais qu'importe. Là où les citadins croyaient à un amour des habitants pour leur région, ces derniers ne manifestent qu'empressement à quitter les lieux, à débarrasser ce plancher infesté où seuls les plus bas instincts de l'homme peuvent s'exprimer. "Une mort paisible", le recouvrement de ces révélations par le lac à venir : voilà la seule chose à espérer. Inoubliable.








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