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Christchurch, 1954, "une ville paisible au milieu des plaines". Un petit paradis pour les âmes étriquées des années 50 : bosquets fleuris, habitants laborieux et souriants, élèves en uniforme et terrains de sport… Un paradis dont surgissent pourtant les cris hystériques de Pauline Yvonne Parker et Juliet Marion Hulme, deux jeunes adolescentes inondées de sang, qui courent à travers bois et appellent à l'aide : la mère de Pauline vient en effet d'être "gravement blessée"… Que s'est-il passé ? Pour le savoir, il faut se reporter au journal intime de Pauline Yvonne Parker, qui retrace point par point un parcours tragique : celui d'une amitié amoureuse absolue, fondée sur les pouvoirs mais aussi les malheurs de l'imagination.



Après sa première trilogie trash et délirante ("Bad Taste", "Meet the Feebles" et "Dead Alive"), Peter Jackson amorce avec "Heavenly Creatures" un tournant décisif dans sa carrière. Plus mûr, doté de moyens plus conséquents et d'un casting infiniment plus élaboré que dans ses précédents films, le barbu farfelu et potache venu de Nouvelle-Zélande surprend tout le monde avec un sujet grave, une mise en scène soignée, une réflexion complexe et une imagerie poétique d'une grande beauté.

"Heavenly Creatures" est en effet le premier volet de ce que l'on pourrait appeler la seconde trilogie de Peter Jackson, celle qui va consister à vaincre trois grands adversaires : la Couronne britannique, qui nomme toujours actuellement le gouverneur de Nouvelle-Zélande, et dont on connaît les positions vis-à-vis du genre horrifique; Hollywood, qui ne voit encore en Jackson qu'un bouffon anarchique réservé à une minorité de fans (la preuve du contraire sera fournie par "The Frighteners"); et enfin la critique "mainstream" qui, bien évidemment, n'a pas eu une très grande considération pour sa première trilogie ("Forgotten Silver", biographie d'un précurseur fictif du cinéma, lui sera en grande partie destinée).



Tout ce qu'à toujours désiré -et fait- Peter Jackson, c'est finalement gagner la liberté de réaliser ses rêves d'enfant. Ce n'est donc pas par hasard qu'il a décidé de porter à l'écran l'histoire véridique de Pauline Yvonne Parker et Juliet Marion Hulme, deux adolescentes dont l'imagination débordante rencontra le rempart d'une éducation rigide, autoritaire et hypocrite. Avec un sens de la caricature incisif, "Heavenly Creatures" rend compte d'un monde adulte absolument ridicule et répugnant, où les matrones, les culs bénis et les vieux morceaux de bois règnent en maître.

L'interprétation de l'entourage éducatif (enseignants, psychologues) et des cellules parentales des deux jeunes filles compose un mélange comique, irritant et parfois attendrissant, que Jackson parvient à saisir avec un relief et une économie de moyens fabuleux. Les différentes classes sociales sont renvoyées dos à dos, leurs différences s'annulant dans une obéissance frileuse, une gêne impuissante et obtuse face au génie et à la turbulence du génie créateur. Une profonde bêtise entache l'amour de sa mère pour Pauline, partagée par la mère de Juliet qui, malgré son intelligence aiguë de médiatrice, ne comprendra jamais sa fille.



La féerie du monde intérieur crée par Pauline et Yvonne en ressort d'autant plus, magnifiée par des couleurs et des lumières enchanteresses, une mise en scène fluide et entraînante qui éclate de vigueur et de santé. Tout en adoptant une maîtrise classique (aucune gratuité dans les effets), la caméra ne cesse en effet de multiplier les mouvements, les angles de vue et les travellings à la steady cam, épousant l'inspiration enthousiaste des jeunes filles. Jeux insouciants, romantisme hautain, découverte de soi et de ses émotions à travers la musique du Caruso et le cinéma, une farandole de joie pure semble emporter le monde dans son excitation.

Puis le climax narratif amorce une corruption progressive du rêve qui l'amène très logiquement au cauchemar. Lorsque, en proie aux blessures du monde réel, l'imagination se met à déborder à l'extérieur, les figures d'argile vengeresses se font de plus en plus agressives, les fantasmes de meurtres se précisent (la version uncut est à cet égard beaucoup plus claire), l'univers des deux amies devient de plus en plus sombre et inquiétant, le tout sous le regard feutré, menaçant et ironique du spectre d'Orson Welles (figure du fantasme masculin pour Juliet dans un monde où les hommes n'apparaissent que comme de pauvres pantins, mais aussi hommage et symbole pour Peter Jackson d'une liberté d'invention bafouée par les sordides réalités de l'industrie cinématographique, plus de la moitié de l'œuvre de Welles ayant été massacrée par les producteurs).



"Heavenly Creatures" reçut le Lion d'Argent au festival de Venise en 1994, une nomination à l'Oscar du meilleur scénario la même année, et le Grand Prix du Jury au festival Gérardmer-Fantastic'Art de 1995. Toutefois, bien que vieille de 40 ans, l'affaire ressortit à grand bruit au moment où le film débarqua dans les salles, déclenchant tour à tour admiration et colère. C'est que Jackson livrait avec son film une lecture totalement inédite de l'histoire des deux adolescentes, à des lieues de la diabolisation dont elle avait fait l'objet à l'époque, et du jugement implacable qui fut rendu. Il faut rappeler que les deux ex-jeunes amies ont chacune purgé une peine de prison, puis ont été libérées à la condition sine qua non de ne plus jamais se revoir ni se parler. A chaque spectateur, selon son âme et conscience, d'évaluer si cette peine était ou non méritée, mais Peter Jackson, lui, donne un avis on ne peut plus clair : c'est non.

Enfin, si le film fit du bruit, ce fut aussi à cause du plaidoyer non dissimulé que fit "Heavenly Creatures" en faveur de la liberté homosexuelle. Rien d'appuyé, juste une évidence, que le réalisateur était pourtant tout à fait libre d'occulter dans la mesure où ni le journal de Pauline, ni les interviews ultérieurs de deux protagonistes (dont j'ai finalement décidé de ne pas dire le nouveau nom) ne permettent explicitement de dire si l'union des deux jeunes filles était davantage que de l'amitié. En mettant le signe "égal" entre les tribulations de l'imaginaire et celles de la sexualité, Peter Jackson (marié et père de deux enfants, merci) prouvait une chose simple et dérangeante : que le procès de la fiction par le réel n'était pas terminé, et que le combat pour la liberté serait toujours à poursuivre.