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Nami Tsuchiya est la journaliste-présentatrice d'une émission de télévision destinée aux noctambules en mal de sensations fortes, le "Late Late Show". Sorte de vidéogag malsain, ce dernier consiste à diffuser à l'antenne des vidéos tournées par les téléspectateurs eux-mêmes, de préférence contenant des images chocs. Un soir, seule à son travail, Nami trouve sur la table de montage une enveloppe contenant une cassette vidéo. C'est un snuff. Sans jamais apparaître plein cadre, le tueur y a filmé son itinéraire routier jusqu'à un local désert, où il torture impitoyablement une jeune femme enchaînée. Puis le tout se termine par des images de… Nami Tsuchiya. Renonçant d'avance à l'inefficacité d'une enquête judiciaire, Nami et son équipe décident de mener leurs propres investigations afin de savoir si le meurtre filmé était réel ou fictif. Ils embarquent un moniteur vidéo à bord d'une voiture de location et suivent le trajet enregistré sur la cassette. Les voilà bientôt hors de la ville, devant un complexe industriel désaffecté… C'est le début d'un grand massacre.



Culte au Japon et indispensable pour tout cinéphile d'horreur tranchante, "Evil Dead Trap" est un mélange agressif de giallo malsain et de slasher gore. D'ailleurs, à l'heure où les succès nippons sont la proie des remakes américains, le film de Toshiharu Ikeda nous rappelle d'une façon autrement plus roborative que l'inspiration a toujours mieux valu qu'une simple adaptation.

Bien qu'issu des "pinku eiga", c'est-à-dire des productions érotiques japonaises, Ikeda révèle en effet son admiration pour les maîtres italiens Dario Argento ("Suspiria", "Inferno") et Lucio Fulci, mais aussi Sam Raimi ("Evil Dead") ou David Cronenberg. Pour autant, il n'en sacrifie pas son originalité de ton, ni ses préoccupations singulières. Au contraire, cet héritage revendiqué, combiné à des courants spécifiques de l'horreur japonaise, lui permet d'accoucher d'un univers à la fois familier et sidérant, fiévreusement glacial et trash.

Tout est dit dès le départ, avec un snuff dont l'ignominie la plus crispante évoque le "Chien Andalou" de Luis Bunuel, mais aussi une célèbre image de Lucio Fulci, sans oublier la torture la plus éprouvante du premier "Guinéa Pig" (le fait qu'il s'agisse d'une vidéo trouvée rend d'ailleurs hommage au film de Hideshi Hino).




Pourtant Ikeda ne souhaite pas surenchérir dans l'immonde. L'image est aussitôt confrontée au regard en noir et blanc (comme pour souligner son saisissement) de Nami Tsuchiya, l'héroïne journaliste, dont l'émission repose sur un voyeurisme douteux. Le thème, loin d'être exclusivement nippon, semble alors carrément interroger le genre horrifique lui-même au cinéma : l'obsession de voir ce qui est aux limites du visible, du supportable et du compréhensible.

Le regard est froid, presque scientifique (images fulciennes, mais dépouillées de leur poésie), les meurtres inventifs d'une rare violence (couteau, pieux, croc de boucher, garrot, arbalète, etc.), surtout dans la première partie, et sans aucun égard pour des personnages auxquels on aurait pu commencer à s'attacher.

La tenue du tueur, ciré pour la pluie et sac en papier sur la tête, rend son identité énigmatique, objet de toutes les recherches, mais le dépouille également de toute individualité propre, faisant de lui une entité angoissante, comme s'il détenait des réponses d'un ordre plus complexe et plus général (Nami Tsuchiya avoue d'ailleurs rapidement à l'une de ses collègues que son intérêt pour lui n'est pas purement professionnel, sa quête se révélant être peu à peu une irrésistible attirance).





C'est qu'en marchant sur les traces du bourreau vidéaste et en investissant son antre, l'équipe presque exclusivement féminine du "Late Late Show" ne vient pas seulement chercher un scoop susceptible de renforcer sa légitimité dans un monde médiatique dévolu aux hommes. Elle pénètre également dans le microcosme originel de la mort et de la curiosité sordide, mais finalement fondamentale, qu'elle suscite (les deux scènes sexuelles sont ainsi justifiées, réactions à la fois mornes et violentes à l'approche de la terreur).

C'est sans doute la raison pour laquelle les extérieurs apparaissent délavés dans les bleus, les jaunes et les roses, comme si le réel ordinaire n'était qu'une pâle émanation de la vérité, tandis que l'intérieur du complexe industriel en ruine (une fois passé le sas de la steadycam noir et blanc à la "Evil Dead") apparaît soudain net et contrasté, jouant de couleurs ocres et bleues de plus en plus absorbées par les ombres (lesquelles donneront lieu à des scènes, comme celle au flash photographique ou encore celle du rail plafonnier, terrifiantes).

Les sons et bruitages (blessures, objets, organes, voix) prennent également une texture plus riche et plus agressive -sans parler de la musique de Tomohiko Kira, judicieuse synthèse des meilleurs compositions des Goblins et de John Carpenter-, contribuant sérieusement à renforcer le stress et l'effroi du spectateur. Un phénomène qui culminera d'une façon ô combien tétanisante dans les voix fantomatiques qui entourent la révélation finale.



Car la (sanglante) cerise sur le gâteau, aussi déroutante et hallucinée qu'elle puisse paraître, ne semble pouvoir être éclairée que par la thématique globale du film. Nami Tsuchiya a pu vérifier à ses dépends à quel point le tueur pouvait maîtriser –et mieux qu'elle- l'appareillage audiovisuel, les stratagèmes du visible et la vérité implacable qu'ils peuvent livrer sur l'anéantissement de la vie : un événement gratuit, irrépressible et inévitable.

Est-ce le traumatisme de la seconde guerre mondiale et de Hiroshima qui a ainsi orienté l'horreur japonaise ? Toujours est-il que les débordements du film résonnent comme un cri, un étonnement scandalisé devant l'obscénité de la mort et ses monstrueuses possibilités, sorte de Kama-Sutra de l'enfer. Comment est-il possible que nous, corps vivants, soyons nés pour CELA ?

Après nous avoir conduit au bout du tunnel (tout comme le tueur du film), Toshiharu Ikeda et son scénariste Takeshi Ishii formulent alors leur réponse, qui explose dans un paroxysme contradictoire de compassion et de haine : organisme, psychologie et cosmologie ont fusionné en une créature aussi intime qu'inouïe, dont les gros yeux baveux nous renvoient un affreux regard. Oubliés les dieux, la nature et l'humanité: seul un démon intérieur peut expliquer l'horreur du monde, et c'est notre frère.








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