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Mickey et Mallory Knox s'arrêtent dans un bistrot routier. Sur le conseil de la serveuse, Mickey prend une part de tarte au citron vert fluo, tandis que Mallory fait démarrer le juke-box et commence à se déhancher. Deux hommes font alors halte dans le même bistrot et flashent sur la danse lascive de Mallory. Le gringue obscène de l'un, le mépris paillard de l'autre, il n'en faudra pas plus pour déclencher un carnage hallucinant, dont réchappera un seul client. Une technique habituelle pour les Knox, toujours soucieux de laisser un témoin afin de raconter les événements. Au travers des médias, le couple de serial killer est en effet devenu un objet d'adulation et de répulsion de masse, et c'est avec un mélange d'ivresse noire et de soif mystique que Mickey et Mallory comptent aller jusqu'au bout de cette "route de l'enfer"…



A dix ans de distance, il est peut-être devenu possible de ne plus juger "Natural Born Killers" de façon hystérique, que ce soit pour le descendre ou l'encenser. Une fois considéré qu'un artiste n'a pas à être le gardien de la morale publique ni le gourou d'une immoralité quelconque, et qu'Oliver Stone ne mérite pas davantage un procès pour incitation à la violence que Charles Baudelaire et Gustave Flaubert n'en méritaient en 1857 pour incitation à la débauche, on peut enfin envisager son film comme une œuvre d'art, et cesser d'alimenter l'incomparable bêtisier de la critique.



Oui, "Tueurs nés" est un film excessif. Et oui, "Tueurs nés" comporte environ cinq fois plus de plans qu'un film "normal", utilisant dans un kaléidoscope exubérant et pourtant parfaitement lisible la totalité absolue de toutes les techniques d'enregistrement de l'image et du son (35mm, 16 mm, 8mm, vidéos, noir et blanc, couleur, filtres, inserts, surimpressions, morphing, stop motion, cadrages inclinés, steady-cam, louma, ralentis, documentaires, cartoons, real T.V, sitcoms, pub, extraits de films, etc.), créant une bulle de celluloïd à la fois jouissive, inconfortable et infernale, dans laquelle les frontières des valeurs morales (ying et yang, Mickey Knox le tueur en John Lennon aux petites lunettes rondes, etc.), mais aussi celles du présent, du passé et du futur, du réel et du fictifs, se dissolvent. Monde fantôme et illusoire où seul l'éclair de la mort paraît vrai.

Mais enfin, c'est le sujet du film : l'aliénation et le brouillage mortels engendrés par les médias et leur exploitation de la violence, incarnée par le couple de Mickey et Mallory Knox, sous le regard enthousiaste et dépravé du journaliste Wayne Gale. L'adéquation du fond et de la forme en art, on apprend ça à l'école : cela s'appelle l'art moderne. Et dans ces conditions, il est bien vain et bien ridicule d'accuser Oliver Stone de "putasserie publicitaire" (sic), de dire qu'il révèle ici sa "vraie nature" (sic) ou qu'il fait preuve d'hypocrisie dans ce qu'il dénonce. Autant accuser Pablo Picasso d'avoir fait l'apologie du bombardement de Guernica…



Les Knox sont séduisants, stupides, sexy, cruels, géniaux, nuls, touchants, atroces et maudits. Leur monde est caricatural et caricaturé, hallucinant et halluciné. Ils sont les produits de la culture américaine, aussi adorables que détestables, et si leur itinéraire paraît hasardeux, il est en réalité tout tracé (voir les nombreuses allusions de Mickey au destin, que confirmera la visite chez le "grand chef indien"). C'est celui de la mort reconnue comme constitutive du monde moderne, et assumée comme telle.

Mickey et Mallory ont parfaitement conscience de leur rôle, et plutôt que de chercher à s'en écarter, c'est par la consumation totale du mal qui est en eux depuis l'origine ("NATURAL Born Killers", élément que perd la traduction française) qu'ils vont passer. Une attitude paradoxalement christique, à l'instar des personnages de Martin Scorsese qui, rappelons-le, a été le professeur de cinéma d'Oliver Stone à la New York University Film School.

Oliver Stone n'est pas en effet du genre à pointer les coupables d'un doigt ganté de blanc tout en se tenant à l'écart, tel un Michael Moore bien rembourré qui n'a rien à se reprocher (et qui est incapable de faire de la fiction, comme par hasard). Au contraire, son implication, son impureté a toujours été claire et évidente, de même que sa volonté sincère de sortir du chaos américain pour atteindre un apaisement nécessaire. Chemin de croix et épreuve du feu (omniprésent dans le film). En même temps que le montage de "Natural Born Killers" se faisait celui de "Heaven and Heart" ("Entre Ciel et Terre"), de forme classique, orienté sur une quête de réconciliation et de sagesse qui, en réalité, n'a jamais quitté le réalisateur.



Oui, "Tueurs nés" est un film violent (mais ce n'est pas pour autant un film des éditions Uncut, faut pas charrier), qui utilise ce qu'il dénonce d'une façon débordante et cathartique. Il surenchérit dans la violence "fun" et la détruit tout à la fois par un effet d'accumulation et de distanciation constant (et ce dès le premier massacre, avec par exemple la caméra portée sur une balle ou un poignard en plein vol), montre la force d'entropie à l'œuvre, d'autant plus prolifique et illimitée qu'elle est déréalisée.

La mort est devenue un clown-démon aux milles visages (l'émeute dans la prison prend la tonalité d'une cérémonie satanique), pris de fureur et qui se mange lui-même, tel ces coulures de sang se transformant en serpents enlacés (image qu'on retrouve dans la bague et l'enseigne du Drug Zone) et célébrant le mariage de Mickey et Mallory. Et c'est en toute logique que la manipulation médiatique de la violence finira par être victime de son propre monstre, seule manière de faire le ménage une bonne fois pour toute.

Pistolets, fusils à pompe, revolver, couteaux, tazers, bombes lacrymogènes, fusillades, exécutions, viol, passages à tabac, étranglement, égorgements, mutilations, coups divers, décapitation. Il faut ce qu'il faut pour représenter un pays qui recense 230 millions d'armes en circulation et 30 000 décès par arme à feu chaque année.

La version uncut éditée en Dvd restitue les quelques 150 plans censurés lors de la sortie du film pour être classé "R". L'effet de surenchère en est renforcé et le propos en apparaît encore plus franchement satirique, à l'image de Tommy Lee Jones, directeur de prison complètement cintré dont la fin évoquera sans peine certains tableaux de la prise de la Bastille, ainsi que les illustres scènes gores des films de Romero, auquel Oliver Stone n'a rien à envier.

Tout cela, venant de la part d'un metteur en scène reconnu par l'establishment, ne pouvait bien sûr pas être accepté (alors que si le réalisateur avait été un sombre inconnu du cinéma underground, personne n'aurait jappé). Une exception, toutefois : Venise, qui décerna à "Natural Born Killers" le prix spécial du jury.








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