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Un traîneau des anciens temps serpente à travers les vallées enneigées de la Transylvanie subcarpathique. A son bord, trois personnes, dont un conducteur du pays et deux passagers étrangers : le Professeur Abronsius, vieux vampirologue chétif et transi, et son assistant candide et trouillard, Alfred. Ce dernier constate avec stupeur qu'une meute de loups affamés s'est lancée à leurs trousses. Et face à la léthargie de ses compagnons de voyages, c'est tout seul qu'il va devoir se résoudre à défendre leur traîneau… Plus tard, arrivés à l'auberge Shagal, on débarque et dégèle prestement le Professeur Abronsius, qui dès son réveil remarque la quantité impressionnante de gousses d'ail suspendues ça et là en chapelets dans l'auberge. Mais ses questions sur la présence éventuelle d'un château dans les alentours ne reçoivent pour réponse que silence et grossières pitreries. Installés dans leur chambre, Abronsius et Alfred font alors la connaissance de Sarah, la fille de l'aubergiste, en train de prendre son bain. Alfred tombe aussitôt sous son charme… et voilà bientôt que la jeune femme est enlevée sous leurs yeux par l'abominable vampire de la région, Von Krolok…



Des générations de spectateurs de tous les âges poussent un râle d'admiration dès que l'on prononce le titre de ce film. Aussitôt des images ressurgissent et s'échangent, innombrables et colorées, effrayantes et comiques. Les langues se délient, les évocations pleuvent : le bal du cinéphile commence.
Etonnant pouvoir de séduction et d'inspiration pour un film connu jusqu'à aujourd'hui dans une version producteur de 102 minutes, désavouée par le réalisateur lui-même, et dont le titre original ("Les intrépides tueurs de vampires") a été traduit et trahi (traduttore/tradittore) pour ne désigner que sa scène finale. Le sous-titre lui-même ("Perdon me, but your teeth are in my neck", autrement dit "Pardon, mais vos dents sont dans mon cou") est le fait du producteur, et Polanski le déteste.



La ferveur irrévérencieuse de Polanski a été telle que le plaisir pris à tourner et raconter son histoire a toutefois résisté aux mutilations. Sa double volonté de respecter et de parodier le genre (essentiellement les "Dracula" de la Hammer, qu'il avait regardé au cinéma avec passion et ironie) s'illustre merveilleusement. Voilà un univers gothique extraordinairement rendu et richement coloré, où rien ne manque (décors baroques à la fois somptueux et sales, crucifix, crocs, capes, chandeliers, cercueils, alcôves, etc), et où Polanski parvient à introduire la particularité du petit peuple juif polonais, notamment au travers des truculents personnages de l'auberge Shagal (nom qui doit évoquer le peintre Chagall, peintre également attaché à mêler réalisme populaire et féerie des couleurs). Le tout accompagné d'une musique de Komeda qui, elle aussi et dès le générique, dégage un mélange indissoluble de charme effrayant et de douce moquerie (on peut imaginer qu'à chaque fois qu'il regarde ce film, Danny Elfman se mord les doigts de ne pas être né plus tôt !)



A mille lieues des blockbusters actuels genre "Van Helsing", "Le Bal des Vampires" nous envoûte sans la moindre débauche d'effets spéciaux, juste par la magie d'une atmosphère et d'une mise en scène impeccable, d'un jeu d'acteurs parfait et d'un scénario-type qui prend un malin plaisir à suivre tous les codes du genre pour systématiquement y contrevenir ("Intrépides tueurs de vampire", en effet !).

La caméra de Polanski excelle de virtuosité mais aussi de sobriété, tant ses cadrages et ses mouvements, parfois très libres, se placent avec justesse dans la situation, l'émotion ou la signification d'une scène. Aucune esbrouffe, rien que du talent, avec un comique en filiation directe avec celui de Molière ou de Charlie Chaplin et Buster Keaton (d'où les savoureuses accélérations cinétiques).

Les personnages du vampire, du vampirologue, de son assistant (Polanski lui-même), de la jeune victime, de l'aubergiste, etc, sont tous incarnés avec une conviction aussi cocasse qu'émouvante. Qui ne voudrait pas rencontrer le Professeur Abronsius et le serrer dans ses bras (ou lui hurler dans les oreilles), enlacer Sarah Shagal (ou la gifler), s'en payer une tranche avec son obsédé de père (ou le battre), ou partager ses trouilles avec le jeune Alfred (ou l'encourager)?



Si Polanski retient un élément des "Dracula" de la Hammer sans trop l'écorner, c'est certainement l'érotisme (pensons particulièrement aux "Maîtresses de Dracula"). Rien de débridé, non, mais une sensualité troublante se dégage de ce monde gothique et féerique. Face au regard candide des deux chasseurs de vampires, aussi purs que les étendues de neige, la jeune Sarah, au bain ou en corsage, le fils de Von Krolock, vampire homosexuel séducteur, l'aubergiste Shagal, obsédé par sa jeune servante, diffusent un tension sexuelle à la fois sourde et envahissante, qui se combine avec bonheur à l'univers vampirique et distance par avance toute tentation romantique (la scène finale, à ce sujet, est très claire : le sexe et la mort, pas l'amour et la vie). Un paradoxe, quand on songe que l'histoire d'amour entre Roman Polanski et Sharon Tate commença sur le tournage du film !

L'édition "uncut" du dvd, espérons-le, avec ses vingt minutes d'inédit, pourra être l'occasion de nous enivrer un peu plus. Elle pourrait également permettre de répondre à certains flous narratifs dûs aux coupures du producteur, et qui, on le comprend, ont paru catastrophiques pour Roman Polanski. Par exemple, pourquoi Sarah accepte-t-elle si docilement son sort ? Que devient le fils de Von Krolock au moment du bal ? Pourquoi le Professeur Abronsius, jusque-là pratiquement autiste et uniquement obsédé par ses théories, s'implique-t-il soudain avec tant d'intérêt dans le sauvetage de Sarah ? Questions qui n'ont jamais empêché ce film de devenir culte, mais dont on attend les réponses avec une impatience réjouie.