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Dans un train, un individu vêtu de noir sort précautionneusement de sa cabine de voyageur. Il longe le couloir, au bout duquel se trouve un enfant… Puis, parvenu à hauteur d'une autre cabine, il en force discrètement l'entrée et y rentre. Un voile de mariée traîne là… Non loin, un jeune couple en voyage de noces est en train de s'embrasser. Sans un mot, l'intrus les massacre à coups de hachoir. Plus tard, le voilà qui se rase dans la salle de bain de sa somptueuse résidence. Il s'appelle John Harrington, nous dit-il. Il a trente ans, et il est paranoïaque. Officiellement, il dirige une maison de couture parisienne héritée de sa mère, spécialisée dans les robes de mariées, et est lui-même l'époux de Mildred. Mais en fait le couple se hait cordialement. Mildred semble en effet soupçonner son conjoint de la tromper, mais elle est loin du compte. En réalité, John a pour obsession de tuer les jeunes femmes dont le mariage est programmé, n'ayant trouvé que cette méthode pour éclaircir la signification des voix et des bruits de pas qu'il entend résonner dans sa tête. Chaque meurtre le fait progresser dans son investigation intérieure, et il a déjà cinq meurtres à son actif… Parviendra-t-il à découvrir la vérité qui le hante?



On peut dire que Mario Bava a été un maître du macabre dans le sens où il a fait office de véritable "professeur" du genre pour beaucoup de cinéastes de la génération suivante. On le considère comme le père du giallo - et parfois même du slasher, avec la très mauvaise "Baie Sanglante" de 1972. Pourtant ses leçons n'ont pas profité qu'à un type de film ou de cinéaste en particulier. Témoin ce film, un opus modeste mais remarquable de maîtrise et d'équilibre, dans lequel on distingue des germes qui s'épanouiront dans des œuvres aussi hétérogènes que celles de Dario Argento, Brian de Palma, Stanley Kubrick, John Carpenter, Martin Scorsese ou David Lynch, sans compter des légions innombrables de tâcherons.

"Il rosso segno della follia", réalisé en 1969, n'est ni un giallo, ni un slasher. Son sujet, même pour l'époque, n'est pas vraiment original. "Psychose" est sorti neuf ans plus tôt, et le public est déjà "familiarisé", si l'on peut dire, avec les personnages de psychopathes. Pour ce qui est de la mise en scène, Bava n'est pas non plus révolutionnaire, contrairement à un Alfred Hitchcock qui, non content d'avoir également été un "professeur" pour nombre de réalisateurs, était de plus un véritable génie. Pour autant, "Une hache pour la lune de miel" n'est pas dépourvu d'innovations. On peut aussi l'envisager comme une halte dans la carrière du maître, un moment où il revient au genre (après cinq ans de western et film d'espionnage) pour consigner tout ce qu'il est possible d'y faire à une époque donnée. Tout, à l'exception du gore, qu'il se réservera pour la suite…



Si "Une hache…" n'est pas un giallo, c'est parce qu'on connaît l'identité du tueur dès les premières minutes : John Harrington, incarné par un Stephen Forsyth dont la médiocrité a été parfaitement exploitée par Mario Bava (lequel détestait les acteurs et actrices, tout comme Hitchcock). Et s'il ne s'agit pas d'un slasher, c'est, d'une part, parce que les meurtres n'y sont pas aussi nombreux et systématiques, et d'autre part, parce qu'ici tout le film est construit et pensé du point de vue de l'assassin.

Certes, on n'est pas dans un "Maniac" ou un "Henry : portrait of a serial killer". Il n'est pas question pour Bava de suivre le quotidien glauque d'un meurtrier (impensable à l'époque, et de toute façon il aimait bien trop construire des scénarios pour ça). Si l'on trouve quelques plans à l'épaule, c'est très brièvement, et avec beaucoup de sobriété. Mais le fait est que la quasi totalité du film nous est présentée en quelque sorte en style indirect libre : soit les images que nous voyons sont celles que voient John Harrington, soit nous voyons John Harrington lui-même. De même, toute la bande sonore, tant au niveau de la musique que des bruitages, exprime l'impact émotionnel des événements sur le personnage. On retrouvera ce procédé dans "Taxi Driver" de Martin Scorsese (1976), lequel reprendra notamment le zoom sur l'eau bouillonnant et rougissant de l'évier, avec un De Niro fixant le contenu de son verre où se dissout un comprimé effervescent.

Le but n'est autre que de nous faire partager l'univers psychologique du tueur, de nous mettre dans l'intimité de ses pensées (la voix off), de ses sentiments et tourments (gros plans ou au contraire plans larges à profondeur angoissante, avec brusques changement de focales en zooms avant ou arrière) ou encore de ses hallucinations (voix, bruits off et/ou apparitions surnaturelles d'autres personnages). La musique (savoureusement datée) de Romitelli contribue également à la fusion personnage/spectateur. Elle ne cesse de tresser ensemble cinq ou six thèmes principaux qui vont évoluer, se mélanger, prendre des tonalités différentes à mesure de la progression intérieure de John Harrington. Tour à tour émouvants, inquiétants ou carrément sinistres selon les instruments employés, le plus beau est celui de la ritournelle à la Ennio Morricone, qui se déclenche lorsque John se trouve en vis-à-vis avec son "moi enfant".

Bref, dans ce débordement d'effets de "subjectivation", Mario Bava nous immerge dans ce qu'on pourrait appeler un "gore psychologique" (n'oublions pas que le titre original est "Il rosso segno de la follia", autrement dit "Le signe rouge de la folie").



Et voilà retourné le gant du "whodunit" et du giallo, car c'est ici le tueur lui-même qui cherche à résoudre une énigme. A quoi correspondent ces pas et cette voix dans sa tête? Quel événement a eu lieu ? Quels en étaient les protagonistes ? John Harrington tue pour pouvoir répondre à ces questions. Chaque meurtre lui donne une précision, une avancée, un nouveau flash. Apparemment frappé d'impuissance, notre homme est doté d'une sorte de mémoire orgasmique, dont l'extase ne se déclenche qu'à coup de hachoir sur les futures mariées.

On assiste alors à un érotisme perturbé, mentalisé et sublimé dans la richesse des couleurs et des décors. Dès le générique, conflit du bleu et du rouge, de la stabilité transie et de l'appel au meurtre. Un duel chromatique incessant (mais qui a été mal perçu, de sorte qu'aucune image représentative n'est trouvable sur le net…) qui se répercute dans les lumières colorées (comme un avant-goût de "Suspiria"), mais aussi les objets ou les costumes. On le retrouve également dans la représentation de ce que peut être une femme pour John Harrington. D'abord Mildred, épouse frustrée, hargneuse, crispée, insupportable; ensuite les modèles de la maison de couture, belles et dégageant une sournoise séduction; et enfin les mannequins de plastique revêtus de robes de mariée (réunis dans une pièce secrète, et dont la disposition n'est pas sans rappeler celle des mannequins tristement obscènes du Korovar, ouvrant le film "Orange Mécanique"), pour lesquels John a une nette préférence (d'où sa démarche presque cérémonielle, ses regards interdits, sa chambre remplie de jouets-automates : lui-même n'est que la marionnette de sa mémoire enfouie). "La femme ne devrait vivre que jusqu'à sa nuit de noces. N'aimer qu'une fois… et puis mourir", nous dit-il.

Autour de lui, tout fait signe, de sorte que le monde n'est plus qu'un écho de sa psychologie, ou inversement, sa psychologie n'est plus que l'écho du monde qui le cerne de toute part… comment savoir, puisqu'il est paranoïaque (si vous n'avez pas pensé à David Lynch, il y a un problème). Cela n'est pas forcément évident à la première vision du film, mais, si on y prête attention, on se rend rapidement compte que tout est légèrement faussé, tordu, "interprété" (voir notamment les façons dont le regard sur les choses peut être mis en abîme dans un reflet, une paire de jumelles, etc, un jeu dont Brian de Palma sera le plus fervent continuateur). Une déformation générale orientée par le questionnement intérieur du tueur, et qui va culminer dans les apparitions de Mildred (rien ne permet de décider si le fait que les autres la voient n'est pas une hallucination de plus) avant d'aboutir à un final logique, la dernière image signifiant de manière éloquente que John Harrington sera prisonnier pour toujours de son propre esprit tourmenté.



Ce qui empêche "Une hache…" d'être un chef d'œuvre, c'est que l'on devine très rapidement, et bien avant John, la réponse aux questions qu'il se pose. Un schéma psychologique bien usé pour le spectateur contemporain, exploité des milliers de fois. Du coup, le plaisir qu'on aurait pu prendre à la vision du métrage s'en trouve désamorcé, et les imperfections ou incohérences qui parsèment le film nous sautent d'autant plus facilement aux yeux.

Par exemple, l'histoire est sensée se dérouler à Paris (le jeu des couleurs bleu-blanc-rouge, dans la capitale de l'amour, peut être vu comme une relecture macabre de la devise française). Mais qu'est-ce qui nous le prouve? Deux plans de la tour Eiffel, deux autres sur un journal qui reproduit maladroitement le Figaro (les psychopathes ne lisent pas n'importe quoi…). Un peu maigre. Le titre de la une est d'ailleurs bourré de fautes, et l'édition mentionne "318ème jour de l'année". Ce qui signifie qu'on est au début du mois de novembre. Or, prend-on son petit déjeuner dehors, en pyjama léger, à cette époque de l'année ? A Rome, peut-être, mais à Paris ? Autre exemple : si l'inspecteur a chargé Helen Wood de "coincer" John, c'est donc qu'il avait des soupçons à l'égard de notre bonhomme, chose que l'on remarque d'ailleurs assez vite. Mais dans ce cas pourquoi ne pas être intervenu plus tôt ? Et encore : juste avant la dernière séquence, John s'apprête à tuer une jeune femme rencontrée lors d'un défilé. Mais on a trop peu vu le personnage en question pour se souvenir d'elle, et par-dessus le marché la scène est escamotée (sans doute à cause d'un producteur désireux de calibrer la durée du film) de telle sorte qu'on y comprend rien du tout…

On pourrait continuer, mais avouons que la perle des perles est la traduction française du titre original. Et là, Mario Bava n'y est pour rien… C'est bien simple, si vous trouvez la moindre hache dans ce film, c'est que vous êtes encore plus malade que John Harrington.