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Fils d'un vétérinaire pour bétail, Caleb Colton est un charmant bouseux d'Oklahoma, habitant dans un petit patelin paumé du nom de Fix. Un soir, il se rend en ville à bord de son pick-up, et ses amis lui montrent une ravissante créature, un peu plus loin, qui arpente le trottoir. Caleb l'aborde. Elle lui demande de la ramener au camping de l'autoroute où ses propres amis l'attendent. Son nom est Mae. Belle, énigmatique, touchante. Fuyante. Caleb est envoûté, et son élan semble réciproque. Mais soudain, tandis que l'aube approche, la jeune femme semble paniquer. Elle ne souhaite plus qu'une chose, rentrer chez elle. Caleb accepte, mais à une condition : qu'elle lui accorde un baiser. Mae l'embrasse donc, puis le mord dans le cou jusqu'au sang avant de prendre la fuite. Son pick-up tombé en panne, Caleb tente de retourner chez lui à pied à travers les étendues semi désertiques, de plus en plus malade à mesure que le soleil se lève. Il ne voit pas le van qui coupe à toute allure à travers les terres labourées pour arriver jusqu'à sa hauteur. Une portière s'ouvre en pleine course au flanc du véhicule. Un bras en jaillit alors et hisse Caleb à l'intérieur, sous le regard affolé de son père et de sa petite sœur Sarah…



"Au bord des ténèbres" eût été une traduction plus appropriée du titre "Near Dark", celui qui a été retenu faisant carrément contresens avec le titre original. Bienheureusement, cela n'affecte pas le contenu du film. Mais cela peut tout de même fausser le regard qu'on va porter sur lui. Et c'est dommage, car "Near Dark" (notez la prononciation américaine, en parfait accord avec la profonde et languissante séduction que dégage le film) est probablement l'une des meilleurs réactualisations du thème vampirique que le cinéma nous ait donné. Mieux encore : selon moi, il s'agit du meilleur film de vampires jamais réalisé à ce jour. Et pourtant c'est presque par hasard que Kathryn Bigelow en est venue à le réaliser. Elle co-écrivit en effet deux scénarios avec Eric Red, déjà scénariste de "The Hitcher" et qui choisit pour sa part de réaliser "Undertow" (il ne parvint réellement à le faire qu'en 1996) tandis que Kathryn Bigelow se chargeait de ce qui allait devenir "Near Dark". Grande admiratrice de John Ford, celle-ci souhaitait au départ réaliser un western pur et dur. Ce n'est qu'en constatant la réticence générale des producteurs qu'elle eut finalement l'idée d'y ajouter des vampires. On aurait donc pu craindre que ces derniers ne soient là que comme un prétexte, mais pas du tout.

"Near Dark" est l'un des films qui a enfin réussi à extirper les buveurs de sang de leur tanière dix-neuvièmiste, à les débarrasser de leur noblesse de pacotille et de cet attirail gothique suranné qui les entourait jusqu'alors (une chose que n'a pas vraiment fait le glamoureux "Lost Generation" de Joel Schumacher, sorti la même année). Mais il est également évident que Kathryn Bigelow s'est impliquée avec un grand sérieux et une réelle profondeur dans son sujet, nous livrant un métrage à la fois très violent, émouvant et poétique. On peut considérer son film comme étant à l'origine des différents traitements que subiront les vampires au cinéma par la suite, que ce soit dans le courant post-moderne ("Blade 1 et 2"), le courant nostalgique par contrecoup ("Bram Stocker's Dracula", "Entretien avec un vampire") ou tout simplement celui des retardataires plagiaires et superficiels ("Razor Blade Smile", "Vampires", "Dracula 2001" etc…).



"Near Dark" ne retient que quelques caractéristiques essentielles de la tradition vampirique : l'extrême vulnérabilité à la lumière (les vampires sont littéralement inflammables), qui impose de rôder la nuit et de dormir à l'abri le jour ; la nécessité de s'abreuver de sang, qui impose de capturer et tuer des proies humaines ; et enfin l'immortalité, disons…"relative", pourvu que ces deux premiers critères soient respectés. Pour le reste, tout a changé. Pas de crocs, pas de cercueil, pas de croix. Et à quoi bon, d'ailleurs, en 1987, puisqu'il y a les couteaux papillons, les armes à feu, les motels obscurs, et que plus personne ne croit en rien ? En outre les vampires n'ont plus ici aucun privilège social, aucune noblesse, aucun prestige. Le microcosme quasi familial constitué par Diamondback, Mae, Severen et Homer, et commandé par Jesse (comme Jessie James) n'est qu'une tribu de parias errants et crasseux maraudant à travers les déserts de l'ouest américain dans des véhicules volés, pirates nocturnes sur le déclin s'accommodant les uns des autres afin de supporter la solitude et le temps qui ne passera plus jamais. Leur charisme est d'ailleurs celui d'une expérience douloureuse, amère et secrète, et nullement le produit d'un quelconque pouvoir surnaturel.



Avec son physique émacié et buriné, Lance Henriksen incarne à merveille le premier vampire d'origine strictement américaine, Jesse ayant été un combattant de l'armée sudiste pendant la guerre de Sécession. Henriksen a avoué qu'il s'agissait là du rôle préféré de sa carrière, du plus passionnant à interpréter, allant avant le tournage jusqu'à prendre des jeunes gens en auto-stop et à les terroriser afin d'apprendre quels "trucs" suscitaient le plus efficacement la peur, cela pour mieux incarner son personnage. Un investissement fou, total et parfaitement concluant, la performance qui en résulte étant quasiment divine, à la fois pleine de force silencieuse, d'ironie lapidaire et de lassitude désolée. On en hurlerait presque de bonheur. Lance Henriksen s'était d'ailleurs tellement engoué pour l'histoire de "Near Dark" qu'il avait commencé l'écriture d'une série de cinq épisodes destinés à développer l'itinéraire de chaque personnage. Mais les trajectoires différentes de l'acteur et de la réalisatrice n'ont pas permis à ce projet de prendre forme, ce qui est bien regrettable.

Car ç'aurait avec un bonheur rare et malsain qu'on aurait retrouvé Homer, l'adulte coincé dans le corps juvénile d'une émouvante et insupportable tête à claques, ou encore Severen, incarné par un Bill Paxton déjanté, survolté et cruel, seul membre du clan à considérer le meurtre (au fusil à pompe, aux éperons ou à mains nues) comme une véritable fête. Et comment pourrait-on ne pas souhaiter revoir Mae, fragile comme une éphémère, mystérieuse et réservée comme une chatte, fascinée par la nuit, à la fois tranquille, inquiète, amoureuse et fataliste, exposant au velours des ténèbres et au clair de lune sa beauté fascinante aux yeux de rimmel ? Magnifique Jenny Wright, passée comme une étoile filante sur le grand écran, le temps de deux ou trois films (et d'une Licorne d'or pour son interprétation dans "Near Dark"), avant de disparaître dans les brumes de l'anonymat…



Et au bord de cette meute nocturne se tient Caleb, fil directeur de tout le film, à la fois sensible, simple et naïf. "Near Dark" est le récit de son initiation (une trame qu'Anne Rice a cru pouvoir imputer au plagiat de son roman "Entretien avec un vampire", comme si le récit d'initiation était sa propriété privée…). Initiation à l'amour, à la nuit "assourdissante" comme lui dit Mae, et bien sûr au meurtre. Une trinité indissoluble, dont chaque étape principale sera marquée d'une scène de violence hallucinante et anthologique : la virée dans un pub routier, perverse et implacable, sur un fond musical anodin et décallé qui en renforce d'autant plus le choc ; l'assaut du motel-refuge par les forces de l'ordre au M-16 et au sniper, donnant lieu à un genre de fusillade inédite jusqu'alors, chaque camp ripostant à travers une cloison de plus en plus trouée, les raies de lumière solaire s'avérant bien plus dangereuses que les balles ; et enfin le duel final qui, en nous montrant un Bill Paxton déchaîné vider le moteur d'un camion comme les tripes d'un animal, nous rappelle à juste titre que Kathryn Bigelow a beaucoup aimé "Terminator". Le directeur de la photographie sur "Near Dark", Adam Greenberg, n'est autre d'ailleurs que celui qui officiait sur le film de James Cameron. On reconnaîtra ses éclairages bleutés, bien sûr, mais pas seulement. Son travail sur les lumières et les ténèbres atteint ici au génie : la nuit devient presque palpable, tiède et soyeuse ; la riche lumière du jour parvient à nous blesser et à nous inquiéter davantage que l'obscurité.

En effet, malgré sa cruauté, le clan des vampires dégage un magnétisme et une vérité humaine tels qu'on ne peut qu'éprouver la sensation de faire partie des leurs. Une identification qui passe encore et toujours par Caleb et son histoire d'amour avec Mae, histoire d'amour si intimement mêlée aux événements que "Near Dark" prend à certains moments l'ampleur d'une tragédie shakespearienne. Même de loin, le choix qui s'impose à Caleb entre sa famille d'origine et sa nouvelle famille de sang fait penser à Roméo et Juliette et aux clans de familles ennemies qui s'interposent entre les amants.

Mais ici le dilemme sera résolu d'une façon différente, et pour cause. Dans la scène de la gare routière, si on regarde attentivement derrière l'épaule du policier qui interpelle Caleb, on peut lire, inscrit à la craie sur un casier de consigne, les mots : "Son of Ford". Autrement dit : "Le fils de Ford". On peut le prendre comme un jeu des noms propres, en rapport direct avec Caleb et le sujet du film. S'agit-il en effet de John Ford (dont Kathryn Bigelow est l'admiratrice convaincue), cinéaste dont les valeurs étaient régulièrement le courage et l'humanité (et donc la lumière, le père de Caleb et Sarah, sa petite sœur), ou de Henry Ford, le père du travail à la chaîne (donc de la nuit, des rituels répétitifs et lassants qui dévorent la substance de la vie) ? Le bon père, vétérinaire et affectueux, ou le mauvais père, à la fois animal et machine ? Une opposition manichéenne, certes, mais qui évite toutefois la simplicité grossière d'un John Carpenter… On en retrouve toutes les variations dans la musique des Tangerine Dream. Une musique envoûtante, prenante, qui vient sur des images tour à tour poétiques et féroces comme la dernière touche sur un tableau, celle qui mettra en valeur le reste de la toile et la fera ressortir dans toute sa force. Tout comme David Lynch, Kathryn Bigelow a commencé ses études par la peinture. Elle est venue au cinéma pour animer des visions, où la bande sonore s'avère essentielle. "Listen to them, the children of the night. What the music they make...", était une phrase culte du "Dracula" de Tod Browning. Avec "Near Dark" il y aura désormais ce dialogue (et en V.O.S.T, par pitié, pas en V.F !):
"- Well, listen! Do you hear it?
- I'm listening. I don't hear, no...
- But listen hard!... Do you hear it?
- But hear what?
- The night! It's deafening!"
A redécouvrir, d'urgence.








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